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Le panafricanisme, une utopie ? À propos de la guerre du Soudan

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Par Mamadou Cissokho*

Longtemps vanté et surtout brandi comme slogan politique à l’échelle du continent, le panafricanisme — courant qui défend l’idée d’une solidarité entre les peuples africains — ressemble, à l’heure actuelle, plus à du verbiage qu’à une pratique politique tangible. C’est du moins ce que l’on constate en observant la réaction des Etats et citoyens africains face aux conflits qui hantent le continent. Au Soudan, se déroule actuellement l’une des tragédies humaines les plus meurtrières de l’ère moderne, devant l’indifférence totale des Africains. Mais qui connaît l’histoire postcoloniale du continent ne doit pas s’en étonner. En effet, depuis plus d’un demi-siècle, l’Afrique est devenue un laboratoire de conflits armés et de génocides sanglants causant des milliers de perte de vies humaines et de déplacés. Le grand absent — comme depuis toujours – reste la solidarité africaine.

 C’est à se demander si réellement les Africains prennent la mesure des slogans qu’ils brandissent. Le panafricanisme, tel que conceptualisé depuis ses origines afro-américaines, se désire pratique. Son action se veut transformatrice de la réalité politique et sociale des Africains. C’est ce qui ressort de l’examen de son historique.

Dès ses débuts, le courant a servi d’outil de combat visant à émanciper les peuples d’Afrique. Durant l’esclavage, il militait pour son abolition ; et durant la colonisation, il visait l’indépendance totale du continent. Cela signifie donc que durant les deux premières étapes de l’Histoire africaine, le panafricanisme fut un mouvement de libération.

Dans le contexte du néo-colonialisme, le panafricanisme s’est réinventé en un projet de société devant permettre à l’Afrique de défendre ses intérêts et de mieux intégrer le monde. Ici, on note un changement salutaire, en ce sens où le mouvement ne se réduit plus à une simple résistance à l’impérialisme, mais s’active aussi dans la recherche d’une place à l’Afrique dans ce monde. Dans cette ère de globalisation, le courant se cherche un discours pour affirmer la présence noire.

Des causes émancipatrices, le courant en a défendu, des victoires, il en a eu. Toutefois, il y a un terrain sur lequel le panafricanisme semble éprouver des réelles difficultés, c’est celui de la solidarité entre Africains, son leitmotiv principal. Depuis sa création, le courant peine à créer un lien de solidarité avéré entre Africains. La raison de cet échec est à rechercher dans le fondement même du panafricanisme. Pendant longtemps, on a cru que la géographie, la proximité culturelle, constituaient le ciment de l’unité, or ce qui unit réellement les peuples, c’est l’amour. C’est l’amour qui est le moteur de l’unité. Or, manifestement, l’africain n’aime pas son frère africain.

Cette haine de soi, que d’aucuns tentent de qualifier de rémanence coloniale, est si ancrée dans l’espace qu’il n’est presque plus possible d’espérer une quelconque solidarité entre Africains. Aucun slogan ne semble apte à raviver la flamme de l’amour intra-africain. Les drames se multiplient sans que cela ne fasse émerger une solidarité africaine visible. Au mieux, c’est par des discours furtifs et creux, au pire par un silence méprisant.

Ce qui est cocasse, c’est de constater au même moment l’effervescence des solidarités africaines à l’endroit d’autres peuples situés dans des contrées géographiquement et culturellement éloignées. « Charlie Hebdo », « Notre Dame de Paris », « Ukraine », « Gazza », « Guerre des 12 jours : Israël c/ Iran », pour ne citer que ceux-là, peuvent servir de caution à ce propos.

On cherchera vainement des exemples d’engouement pareil pour les pays éprouvés à l’intérieur du continent, on n’en trouvera presque pas. Le conflit qui se déroule actuellement au Soudan est un parfait exemple. Bien que qualifié de pire crise humanitaire de la planète par l’ONU, en raison du nombre élevé de victimes et de déplacés ( selon les chiffres avancés par l’ONU plus de 13 millions de personnes ont été déplacées de force depuis avril 2023, dont 8,6 millions à l’intérieur du Pays et plus de 4 millions dans les pays voisins, 7, 5 millions de personnes, soit la moitié de la population, souffrant d’insécurité alimentaire aigue, 28.000 personnes menacées de famine, 2,7 millions de femmes et de filles exposées à des violences sexuelles ; quant aux nombres de morts, les chiffres tournent entre 150.000 à  450.000), l’Afrique s’éternise dans son mutisme et sa passivité. Les organisations sous-régionales ou continentales qui semblent prôner le panafricanisme observent honteusement les civils soudanais se faire massacrer. Aucune action de solidarité menée ni de soutien manifesté.

Les Africains se comportent comme si tout allait bien dans le continent. De tels agissements sont tout à fait à l’opposé de ce qui se passe en Occident. L’exemple ukrainien est si fort en symbole. Lorsque ce pays a été envahi par la Russie, le monde occidental a fait bloc derrière lui, le soutenant et le défendant contre l’agresseur russe. Des milliers de marches de protestation, jumelées à d’importants moyens financiers et logistiques ont été mobilisés pour soutenir l’Ukraine. C’est cet élan qu’on ne retrouve pas chez les Africains. Tout le monde semble se désintéresser de ce qui se passe au Soudan.

A propos, certains observateurs ont raison de dire qu’il s’agit d’une guerre invisibilisée, mais ils oublient souvent de souligner que c’est d’abord une guerre vue et ignorée par les Africains eux-mêmes. Avant de mettre en cause la communauté internationale, il faut d’abord condamner l’inertie des Africains. Comme pour les actuels cas congolais et malien, ce qui se profile à l’horizon avec le cas soudanais, c’est ce classique « débrouillez-vous seul ».

En réalité derrière ces abstentions se cachent une volonté des Africains de classifier les souffrances. D’une part, il y a notre souffrance et, d’autre part, celle des voisins. Ce qui revient à dire que pour être concerné par un problème qui sévit en Afrique, il faut que celui-ci touche directement notre pays. Le mal, si proche soit-il, dès lors qu’il ne sévit pas dans notre enclos colonial, ne nous concerne pas. C’est donc suivant cette idéologie séparatiste qu’il faut être Malien pour se sentir concerné par les massacres qui se déroulent actuellement dans le Nord de ce pays ; qu’il faut être Congolais pour partager la douleur des populations du Kivu ; qu’il faut être Soudanais pour se montrer solidaire à ce peuple frère. 

Si donc l’Africain est venu à se comporter ainsi avec lui-même, c’est bien parce que quelque chose, en lui, s’est brisé. A travers ses agissements, il se positionne comme le premier négrophobe sur terre, le premier adepte de l’anti-kamitisme. L’Afrique a remplacé l’Occident dans la mission de sous-humanisation de son peuple. Elle est, elle-même, la continuité coloniale. Frantz Fanon nous dira que « le nègre est un esclave à qui on a permis d’adopter une attitude de maitre ».

En lieu et place d’un dénigrement de l’Occident et d’une communauté internationale fantôme, les Africains gagneraient à questionner ce fameux panafricanisme brandi quotidiennement. La solidarité doit d’abord provenir de l’intérieur avant d’être une affaire extérieure. Le soutien de ceux avec qui on est lié par l’histoire, la culture ou la géographie est le soutien le plus naturel qu’un Etat éprouvé peut recevoir. L’union africaine – structure censée mettre en œuvre le projet panafricain – sur ce plan ressemble à une organisation inutile.

Considérant tous ces éléments, on se rend compte que l’absence de fraternité africaine est l’un des goulots d’étranglements du panafricanisme. Cela relève de l’utopie que de vouloir bâtir une Afrique unie, sans raviver la flamme de l’amour entre les communautés africaines d’ici et de la diaspora. Les Africains, qui sont les champions du mimétisme, auront beaucoup à gagner en observant les autres communautés, apprendre sur la façon dont elles s’auto-protègent, dont elles s’unissent, se félicitent et collaborent pour survire et demeurer puissantes.

Les idéologies et slogans politiques n’ont de sens que lorsqu’ils arrivent à produire les transformations sociales, économiques et culturelles qu’ils recherchent. Pour l’heure le courant panafricain est encore loin de réaliser cette Afrique qu’appelaient de leurs vœux Nkrumah et Cheikh Anta Diop : une Afrique unie, solidaire et forte.

Mamadou CISSOKHO est doctorant en droit privé à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est l’auteur de l’ouvrage L’Afrique (en)quête de renaissance, Elma éditions, 2022.


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