Ouestafnews – Du Sahel central aux pays côtiers, des zones rurales à celles urbaines, en passant par les portes du Sénégal, la menace terroriste n’a cessé de se déplacer au cours des dernières années en Afrique de l’Ouest. Lors d’événements à Dakar, chercheurs, journalistes et analystes ont dressé le tableau d’une menace que les États de la région n’ont pas su anticiper. Une menace qui, selon eux, devient de plus en plus audacieuse et politique.
« On n’a pas anticipé le terrorisme », souligne Bakary Sambe, président du Timbuktu Institute, un think tank africain spécialisé dans les recherches pour la paix. Selon M. Sambe qui s’exprimait lors d’une rencontre organisée le 4 janvier 2026 à Dakar, par l’organisme de recherche, « des erreurs stratégiques ont été commises » en ne prenant pas en compte le « phénomène de débordement des épicentres ».
« Face à une crise sécuritaire régionale, on a eu des réponses nationales », estime Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center, présent à la rencontre. Il regrette que les chefs d’État ouest-africains ne travaillent pas plus et mieux en synergie pour lutter contre le terrorisme en mettant en place une « géostratégie d’ensemble ».
La crise sécuritaire actuelle en Afrique de l’Ouest commence par la déstabilisation du nord du Mali au début des années 2010, avec l’occupation de villes comme Gao, Tombouctou et Kidal par des groupes terroristes et séparatistes.
Malgré des opérations militaires menées par les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux, ces groupes ont progressivement étendu leurs rayons d’action vers le centre du pays, puis vers le Burkina Faso et le Niger à partir du milieu de la décennie.
Toutefois, souligne Baba Dakono, Secrétaire exécutif de l’Observatoire citoyen sur la gouvernance et la sécurité, ONG basé au Mali, l’histoire du terrorisme sahélien commence bien avant ces événements. Il pointe du doigt la guerre civile en Algérie vers la fin des années 1990 qui a secrété Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Ouestaf News a récueilli ces propos de Baba Dakano lors d’une rencontre à Dakar le 17 juillet 2025, à l’initiative de la West Africa Democracy Radio (Wadr) sur le sujet.
À cette occasion, Baba Dakono a fourni une lecture documentée de l’évolution de la menace djihado-terroriste au Sahel, des premiers pas d’Aqmi à l’urbanisation actuelle du terrorisme à travers un processus d’implantation facilité par la fragilité des États, selon lui.
Il fait notamment référence à la faible présence des États dans certaines zones périphériques, comme celle dite des « trois frontières », ou Liptako-Gourma. Ce vaste espace à cheval sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger est devenu, au fil des années, l’un des principaux foyers de l’insécurité au Sahel.
C’est à partir des années 2000 qu’ « il y a eu une implantation dans le nord du Mali » accompagnée par des prises d’otages moyennant rançon dans une région vaste et peu dense, explique le chercheur.
L’occupation de bouts de territoires nationaux par des groupes djihado-terroristes dans le Sahel a été accélérée par la crise malienne de 2012 avec la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad. Cette crise couplée à la « marginalisation de certaines communautés » a ouvert la voie aux groupes armés extrémistes.
La coalition militaire franco-malienne de 2013, censée mettre fin à cette dynamique négative pour l’État malien, a eu pour conséquence directe de disperser les groupes armés en les dirigeant vers le Burkina Faso et le Niger, explique Baba Dakono.
Coups d’État et aggravation de la crise
Depuis, les trois pays du Sahel central – Mali, Burkina Faso et Niger – ont respectivement connu des coups d’État militaires en mai 2021, septembre 2022 et juillet 2023. Les militaires prétendent que les civils sont incapables de gérer la crise sécuritaire. Mais la problématique reste entière, en témoigne la série d’attaques, depuis septembre 2025, contre des convois de camion sur les axes d’approvisionnement du Mali en hydrocarbures.
Aujourd’hui, la situation reste grave. Selon le rapport 2025 de l’Institute for Economics and Peace (IEP, Institut pour l’économie et la paix, en anglais), le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme en 2024. Conservant sa première place de 2023, le Burkina Faso demeure l’épicentre du terrorisme mondial, selon l’IEP.
Au-delà de l’essor du terrorisme dans la zone, on tend vers un passage d’un terrorisme importé à un extrémisme localisé. Abdoul Khadir Cissé, journaliste et analyste à l’Agence de Presse Africaine (APA), le confirme : « Ceux qui ont été chassés de l’Algérie se sont retrouvés au Sahel central. Pour rendre le combat plus acceptable, ils ont poussé les combattants locaux à s’approprier la lutte ».
Pour Bakary Sambe, « lorsque le phénomène s’est déclaré, on était loin d’imaginer qu’il deviendrait endogène ». Désormais, le terrorisme est incarné par des « enfants de nos différents des pays ». Ce phénomène qu’il appelle « Home-grown terrorism » (terrorisme local) rend le terrorisme plus difficile à combattre.
La création de groupes comme le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), regroupant des entités comme Aqmi et Ansar Dine, a facilité ce glissement. L’État islamique (EI), son principal rival, s’est lui aussi implanté dans la zone.
Le président du Timbuktu Institute estime que les armées régulières formées pour des combats conventionnels font face à une « guerre asymétrique ». Pour contrer celle-ci, les États ont persisté dans des « stratégies conventionnelles » qui ont montré leurs limites.
Une menace de plus en plus urbaine
Longtemps, les violences se concentraient dans des zones rurales reculées. Mais ce schéma est en train de voler en éclats. « À la fin de l’année 2024, on observe une urbanisation soutenue de la menace », souligne Baba Dakono. Les groupes armés attaquent désormais les centres économiques, les entreprises minières, les routes d’approvisionnement et les positions militaires dans les villes. À Djibo ou Kaya au Burkina Faso, des casernes ont été prises d’assaut pendant plusieurs jours, souligne-t-il.
La tentative d’attaque contre l’aéroport international de Niamey, déjouée par les forces de sécurité nigériennes avec le soutien actif d’Africa Corps, la structure militaire russe ayant pris le relais du groupe Wagner, en est un exemple. Ce raid manqué a été revendiqué par l’État islamique, un groupe armé terroriste opérant dans la zone sahélienne.
Par ailleurs, la violence s’est aussi rapprochée des pays côtiers du golfe de Guinée, avec des attaques et incursions signalées dans le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin, du Togo et vers la frontière sénégalo-malienne.
Désormais, au Mali, des régions comme Kayes (Sud-Ouest) connaissent une recrudescence des attaques. Cette zone frontalière du Sénégal constitue l’un des deux grands corridors commerciaux du Mali. Début juillet 2025, le JNIM a mené des attaques dites « coordonnées » contre plusieurs localités de la région de Kayes allant jusqu’à Diboli, la ville frontalière avec le Sénégal.
Pour Frédéric Kwady Ndecky, expert en gouvernance et prévention des conflits, le Sénégal n’est pas à l’abri. Lors de la rencontre organisée par Wadr, il constate que même si Dakar « fait des efforts, la menace est réelle. Sur la base d’une géographie fataliste que le pays ne peut pas changer, il faudra continuer à investir dans une approche civilo-militaire efficace ».
De nouvelles formes de radicalisation sont visibles sur le terrain. « Ce ne sont plus seulement des symboles djihadistes qui sont mis en avant. La dimension idéologique s’est élargie au social, à l’économique et au politique », explique Baba Dakono. Certains groupes défendent ouvertement une forme de gouvernance parallèle qui se rapproche du Califat dit islamique.
À mesure qu’ils s’ancrent dans les territoires, ces groupes cherchent à se substituer à l’État, dans les zones où les services publics sont absents ou défaillants. « Ils recrutent, ils communiquent, ils promettent la sécurité. Et souvent, les populations n’ont pas d’alternative », avertissait le journaliste Abdoul Khadir Cissé lors de la rencontre de juillet 2025.
Sortir du « tout sécuritaire »
Face à cette évolution, l’urgence est de rompre avec la réponse purement militaire pour ne pas tomber dans le « tout sécuritaire ». Certains États pensent que « le tout militaire est la solution », selon Lassina Diarra. Il est l’auteur du livre « Terrorisme Ouest-Africain, du prosélytisme islamique au jihad armé ». Dr Diarra affirmait, lors de la rencontre organisée par le Timbuktu Institute, que « quand l’armée agit, dès fois il y a des dérives et c’est un facteur de radicalisation ».
« Il ne faut pas se focaliser sur le tout sécuritaire », avertit Baba Dakono. Une opinion également partagée par Tem Fuh Mbuh, chargé de projet à l’Open Society Foundations, partenaire de Wadr dans son initiative. « Ce sont les communautés, pas les alliances militaires, qui peuvent sauvegarder la paix. Il faut construire les pays avec le peuple, en plaçant les jeunes, les femmes et les marginalisés au cœur de la stratégie », propose-t-il.
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