Ouestafnews – Le débat politique au Sénégal est de plus en plus marqué par des discours de haine et des insultes, au point de susciter de nombreuses inquiétudes. Les déclarations incendiaires, parfois à caractère ethniciste ou régionaliste, sont amplifiées sur les réseaux sociaux. En toile de fond, une adversité politique qui vire à l’animosité.
Si le phénomène est ancien, il s’est aggravé avec l’usage de plus en plus large des réseaux sociaux dans le pays. Des insulteurs se sont incrustés dans le débat public via la facilité offerte par les plateformes en ligne.
Le summum a été atteint, comme on pouvait le craindre, avec le meurtre par arme blanche de Baba Abdoulaye Diop (28 ans), émigré sénégalais vivant en région parisienne par un de ses compatriote le 15 décembre 2025. Selon la presse locale, le présumé meurtrier connu sous le pseudo de « Baol », identifié comme étant El Hadji Seydou Ndiaye, se réclame du mouvement « nationaliste » sénégalais.
Le différend entre les deux compatriotes portait sur la stigmatisation des étrangers au Sénégal. Baba Abdoulaye Diop, décrit comme un défenseur du « panafricanisme », était ciblé depuis longtemps par des nationalistes radicaux qui défendent des positions qui frisent le racisme.
Pointé du doigt par de nombreux observateurs pour son discours jugé « xénophobe », Papa Tahirou Sarr, leader du parti Les Nationalistes, a nié toute appartenance du présumé meurtrier à sa formation politique. Avant d’en arriver là, beaucoup de dérapages ont été notés dans l’espace public et qui pouvaient laisser entrevoir la possibilité de telles tragédies.
Si une bonne partie des Sénégalais connaissent Assane Diouf, célèbre youtubeur sénégalais, c’est grâce à son langage cru. Basé aux Etats-Unis à l’époque de sa popularité, Assane Diouf a été rendu célèbre par son langage ordurier. Tout le monde y est passé : personnalités politiques ou religieuses, leaders d’opinions ou stars de la musique, etc. Sa virulence contre l’ancien président Macky Sall lui a valu un procès.

Capture d’une vidéo d’Assane Diouf sur Facebook
Ses vidéos, diffusées en directe sur Facebook et largement relayées sur Youtube, ont généré plusieurs millions de vues. Assane Diouf a été expulsé des Etats- Unis en août 2017 pour séjour irrégulier. Arrivé au Sénégal, M. Diouf a été inculpé et placé en détention pour trouble à l’ordre public et injures par le biais d’un système d’informatique.
En 2017, Penda Ba a été également inculpée pour injures publiques après avoir insulté une des communautés sénégalaises.
Si ces deux ont eu à faire face à la justice, ils sont nombreux sur les réseaux sociaux à utiliser l’insulte ou le discours de haine comme arme politique. Certains sont clairement affiliés à des partis, d’autres non.

Capture de la vidéo de Penda Ba sur Youtube
Au-delà des « insulteurs », le discours politique est aussi marqué par des dérapages qui ont choqué l’opinion. Dans une vidéo devenue virale en 2018, Ousmane Sonko estimait que ce « ne serait pas un péché » de « fusiller » ceux qui avaient dirigé les Sénégal depuis son indépendance.
Face au tollé, le président du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) avait dénoncé une « tentative de diabolisation » car la vidéo en question datait de longtemps.

Capture de la vidéo de l’interview de Sonko par la Rfm (privée)
Les injures ne sont pas seulement l’apanage des auteurs de vidéos devenues virales. Elles prolifèrent au quotidien à travers les publications et les commentaires de milliers d’internautes. Le déchirement entre le camp de l’ancien président Macky Sall et celui d’Ousmane Sonko, devenu son principal opposant après la présidentielle de 2019, s’est accentué à partir de février 2021 avec l‘affaire dite « Sweet Beauté ».
Dès l’éclatement de cette l’affaire, le discours politique s’est encore radicalisé et les débats entre le camp du pouvoir et celui d’Ousmane Sonko sont devenus encore plus virulents. Toute prise de position publique expose son auteur à un lynchage, des injures ou des menaces sur les plateformes digitales.


Captures de commentaires insultants qui visent des personnalités politiques
Si le président de Pastef à menacé à deux reprises d’appeler à « déloger » Macky Sall du palais présidentiel, de l’autre côté certaines réponses sont tout aussi belliqueuses. En mars 2023, Ahmad Suzanne Camara, responsable de l’APR, invitait à « brûler » la maison d‘Ousmane Sonko ainsi que « tous ceux qui s’y trouvaient ». Des propos tenus sur le plateau de la chaine en ligne Seneweb.

Capture de la déclaration d’Ahmed Suzane Camara sur Seneweb
La campagne pour la présidentielle de février 2019 a été également marquée par des discours jugés « ethnicistes » ou « régionalistes » ainsi que des épisodes de violence physique.
Une vidéo virale montrait le responsable de député de l’Alliance pour la République (APR), Aliou Dembourou Sow, demandant à ses partisans de se préparer à « prendre les machettes » pour défendre le droit de Macky Sall de se porter candidat en 2024. C’était lors d’un rassemblement politique dans son fief de Ranérou, une localité située dans le nord du pays.

Capture de la vidéo de la déclaration d’Aliou D. Sow
Ces propos avaient provoqué un grand tollé et leur auteur avait été même été la cible d’une plainte d’activistes de la société civile.

Capture d’une publication qui s’indigne des propos d’Aliou D. Sow
L’élection de mars 2024 et l’arrivée au pouvoir du Pastef n’a pas n’a pas mis fin aux dérapages. L’animosité entre les camps politiques et les dérapages ethno-régionalistes continuent dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux.
Une forme coordonnée de harcèlement en ligne appelée « 72 heures de Pastef » s’est aussi développée. Cette stratégie d’intimidation, initiée par les partisans du parti Pastef, consiste à cibler pendant trois jours des personnes perçues comme critiques de leur formation ou de ses dirigeants. Les publications de la personne visée sont inondées de commentaires agressifs et d’attaques personnelles avec pour objectif de réduire au silence les voix critiques.
En octobre 2025, la journaliste Ngoné Saliou Diop, employée de la chaine privée Sans Limites a choqué par ses propos injurieux contre l’ex-président Macky Sall et les membres la communauté.
Ngoné Saliou Diop a été entendue par la Division spéciale de cybercriminalité suite à une plainte déposée par un collectif pour la défense de la « cohésion nationale ». Elle a fini par présenter ses excuses.

Capture de la vidéo d’excuses de Ngoné Saliou Diop
Le rôle amplificateur de Tik Tok
Ces discours haineux peuvent proliférer avant tout parce qu’ils trouvent sur les réseaux sociaux un terrain fertile et notamment Tik Tok.
Face aux critiques, la plateforme chinoise a annoncé, en novembre 2025, avoir supprimé 2,5 millions de vidéos jugées inappropriées au Sénégal et interrompu plus de 16.000 sessions « lives » en un an.
De même, la plateforme a informé avoir retiré 34 millions de vidéos dans la région Afrique de l’Ouest et 8,3 millions rien qu’au deuxième trimestre 2025. La modération de Tik Tok cible lesdiscours de haine, la désinformation ou encore l’incitation à la violence.
La plateforme, utilisé par 72 % des internautes sénégalais selon l’étude Africascope 2022-2023, est une plateforme privilégiée pour la propagation des discours haineux. Le réseau social a été suspendu entre août 2023 et février 2024 par les autorités sénégalaises de l’époque. Alors que le pays connaissait une grave crise politique, le ministère de l’Économie numérique avait estimé que Tik Tok était un espace « privilégié » pour la diffusion de « messages haineux et subversifs ».
Parallèlement, une tendance à l’utilisation de qualificatifs déshumanisants s’est amplifiée sur les réseaux sociaux en 2025, désormais les adversaires politiques se désignent par des noms d’animaux les plus vulgaires ou des attributs dégradants.
Alertes sur un phénomène clivant
Face à l’ampleur du problème, des voix se sont élevées pour dénoncer des dérives langagières qui expriment de la « haine » et de la « division ».
Si les réseaux sociaux jouent le rôle d’amplificateur, ce niveau d’animosité et de violence verbale n’est que le « reflet » de ce qui se passe dans la société, souligne la sociologue Sélly Ba, contactée par Ouestaf News.
Ce discours est aussi le résultat de « l’intensification des clivages ». Cette tendance, selon la sociologue, est observée depuis une dizaine d’années lorsque le discours s’est « durci » et le militantisme devenu plus « agressif ».
La forte polarisation de l’espace politique fait que l’adversaire n’est plus un « contradicteur », mais un « ennemi à délégitimer », estime la chercheuse. Dans ce contexte, le discours insultant ou stigmatisant est devenu une stratégie pour gagner en visibilité, estime-t-elle.
Cette rhétorique ne laisse pas place à des débats argumentés mais elle décourage les voix « modérées » et ouvre la voie aux militants les plus « radicaux », explique la sociologue. À cela s’ajoute l’absence de préparation des militants à la contradiction des idées qui, selon l’enseignante à l’Université Cheikh Anta Diop, favorise le discours de haine.
Cependant, la société sénégalaise n’est pas « fracturée » de manière durable comme le craignent certains observateurs, rassure Dr Selly Ba. Le socle familial et les régulateurs sociaux (personnalités religieuses ou autres de la société civile) contribuent à « atténuer » les effets de l’animosité politique sur la cohésion sociale, estime l’universitaire.
IB/fd/ts
Voulez-vous réagir à cet article ou nous signaler une erreur ? Envoyez-nous un message à info(at)ouestaf.com.


