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Sénégal : pourquoi et comment le tandem Diomaye-Sonko a déraillé

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Par Bamba Ndiaye et Khadimou Rassoul Ndiaye*

Lors de la célébration de la Journée des martyrs et des victimes le 7 décembre 2025, à Dakar, le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a admis sans équivoque ses divergences avec le président Bassirou Diomaye Faye. Ceci fait suite à plusieurs semaines de débat passionné au cours desquels s’est dessinée une dynamique pro-Sonko vs. pro-Diomaye, faisant craindre le risque d’un divorce politique entre les deux personnalités.

Quelques semaines auparavant, Sonko avait annoncé sur les réseaux sociaux un rassemblement « historique » prévu le 8 novembre pour ses partisans, avec pour thème : « l’État, la politique et le Pastef », son parti.

Ce rassemblement même qu’il qualifie de « tera meeting » fut la résultante des rumeurs d’une crise au sommet de l’État. Certains parlaient même d’une possible démission ou révocation du Premier ministre. Ainsi, l’appel de Sonko a suscité de l’excitation, mais aussi de l’inquiétude. Il a en effet laissé entendre que ce rassemblement marquerait un tournant dans la vie politique du pays.

En tant que spécialistes ayant étudié [les mouvements politiques et sociaux en Afrique de l’Ouest et au Sénégal], nous analysons ici les tenants et les aboutissants de cette divergence politique naissante. Une crise qui, si elle persiste, pourrait menacer la stabilité politique du pays dans un contexte économique et financier précaire.

Une démonstration de force

Le rassemblement du 8 novembre 2025 a été une véritable démonstration de force. Sonko a saisi cette occasion pour évoquer la lourde dette cachée du Sénégal, tout en détaillant les conséquences négatives sur l’économie. Il a aussi parlé des négociations difficiles avec le Fonds monétaire international (FMI) pour résoudre la crise en insistant sur le refus d’une restructuration.

Devant une foule enthousiaste, il a accusé l’ancien président Macky Sall et son parti, l’APR (Alliance pour la République), de mauvaise gestion financière.

Le Premier ministre a enfin dénoncé des manœuvres en cours pour écarter l’ancienne ministre de la Famille et des Solidarités, Aïda Mbodj, comme coordinatrice de la coalition « Diomaye Président ». C’est cette coalition qui avait porté la candidature du président Faye à la présidentielle de 2024. Sonko a insinué qu’on voulait la remplacer par Aminata Touré, ancienne Première ministre de Macky Sall. Il a aussi fait allusion au fait que Mme Touré, citée dans un rapport public pour mauvaise gestion, ne dirigerait pas une coalition dominée par le Pastef.

La réaction du président

L’euphorie du meeting s’est rapidement transformée en inquiétude et indignation. Deux jours plus tard, le président Faye a signé un document. Il a limogé Aïda Mbodj et a nommé unilatéralement Aminata Touré à la tête de la coalition, avec pour mission de la restructurer et de la consolider.

Pour de nombreux partisans de Sonko et du Pastef, cette décision du président Faye est un « acte hostile ». Elle a été perçue comme un désaveu et une provocation envers le Premier ministre. Pourtant, c’est Sonko qui avait soutenu Faye comme son successeur, lui permettant d’accéder au pouvoir.

En l’espace d’une semaine, les actions contradictoires des deux hommes ont révélé une crise politique plus profonde. Une crise qui menace de créer une fracture au sein du Pastef et de briser ce duo historique, nous rappelant ainsi une crise politique similaire qui avait opposé, soixante-trois ans plus tôt, le président Léopold Sédar Senghor à son Premier ministre, Mamadou Dia.

« Diomaye n’est pas Sonko »

Depuis que ce conflit est devenu public, beaucoup parlent de « déloyauté ». Ils détournent le slogan de la campagne présidentielle de 2024, « Diomaye moy Sonko » (Diomaye est Sonko, en wolof), en « Diomaye du Sonko » (Diomaye n’est pas Sonko). Cela marque une différence fondamentale entre les deux hommes.

Sonko et le président Faye partagent pourtant un programme politique « anti-système ». Ils sont pour la transparence, la justice et de nouveaux partenariats économiques gagnant-gagnant. Mais des divergences claires sont apparues sur la méthode et les priorités.

Le président Faye semble privilégier le dialogue et la préservation de l’unité nationale. Il agit avec lenteur pour lancer des enquêtes et des poursuites contre les dignitaires de l’ancien régime. Pourtant, il s’était engagé à mener des réformes judiciaires profondes et à rendre justice aux victimes du régime de Macky Sall.

Cette lenteur dans les réformes frustre l’opinion publique. Les Sénégalais voient d’anciens responsables se soustraire à la justice en se réfugiant à l’étranger ou ne pas être inquiétés pour leurs actes.

De son côté, Sonko incarne le « projet » de changement et bénéficie d’une grande popularité. Il semble amer face à une justice qui stagne et qui semble marquer le pas face aux dossiers impliquant d’anciens dignitaires du régime sortant. Il veut voir un système hérité de la colonisation entièrement démantelé et remplacé. Cela répond aux attentes de nombreux Sénégalais qui réclament des comptes et des changements concrets dans la justice, l’économie et le système politique.

Ainsi, le Premier ministre a ouvertement critiqué la crise d’autorité et la lenteur dans la reddition des comptes.

Une stratégie politique ?

Beaucoup pensent que le limogeage d’Aïda Mbodj par le président Faye est une affirmation de son autorité. Il s’agirait de se positionner face à un Premier ministre qui reste très populaire. Mais cette nomination d’Aminata Touré signifie aussi qu’il intègre des figures du système qu’il promettait de démanteler.

Faye cherche-t-il à prendre ses distances avec Sonko et le Pastef ? Le but serait-il de se présenter à la présidentielle de 2029 sous une autre bannière politique ? Une chose est claire : le Pastef reste la formation politique dominante au Sénégal. S’opposer à une version renouvelée de la coalition « Diomaye Président » sans le Pastef et Sonko pourrait être une mauvaise tactique pour assurer une longévité politique.

Aujourd’hui, la coalition « Diomaye Président » est clairement divisée. Une dynamique « Pro-Sonko » s’oppose à une dynamique « Pro-Diomaye », ce qui aggrave la crise. Le Bureau politique du Pastef a d’ailleurs publié un communiqué réaffirmant sa volonté de restructurer « Diomaye Président » en plaçant le Pastef au centre. Il refuse de reconstruire une coalition avec des dignitaires recyclés de l’ancien régime ou des partis sans légitimité populaire.

Pour l’instant, des médiations sont toujours en cours. Mais les deux camps appellent chacun à renforcer leurs positions, ce qui creuse davantage le fossé entre Sonko et Faye. D’ailleurs, lors de la rencontre du 7 décembre, Ousmane Sonko a appelé son parti à se réinventer pour mieux faire face à la réalité politique et aux menaces internes. Dans la foulée, il a annoncé le congrès de son parti prévu au mois d’avril 2026.

Les conséquences d’une possible séparation

Après la fin du régime de Macky Sall (2012-2024), le Pastef avait clairement annoncé son intention de rester au pouvoir pendant au moins un demi-siècle. Mais l’histoire politique montre que la cohabitation de longue durée entre des figures fortes, ayant des ambitions présidentielles, est souvent irréaliste et de courte durée. Le tandem Sonko-Faye ne fait pas exception.

Si Faye décidait de se séparer du noyau dur du Pastef, sa nouvelle coalition « Diomaye Président » pourrait rencontrer d’énormes difficultés. Malgré le contrôle du pouvoir exécutif, elle aurait alors du mal à rivaliser avec la légitimité populaire d’Ousmane Sonko, au Sénégal et dans la diaspora.

De plus, sans majorité au parlement, la coalition « Diomaye Président » aurait sans doute du mal à faire voter des lois et à mettre en œuvre des réformes importantes avant la prochaine présidentielle prévue en 2029. Lors des dernières élections législatives, le Pastef, sous la direction de Sonko, a remporté 130 des 165 sièges. Beaucoup de ces députés ont affirmé leur loyauté envers le Premier ministre.

En outre, des partisans appellent déjà à l’élection de Sonko en 2029. Ce dernier a lui-même rappelé que sa potentielle candidature en 2029, ne souffre d’aucun obstacle légal. Ses partisans estiment que le président Faye est en train de s’éloigner du « projet ». Étant donné la popularité actuelle du Pastef, l’affronter pour le reste du mandat serait très difficile pour le président Faye. D’autant qu’il peine déjà à mettre en œuvre des réformes politiques, sociales ou économiques significatives.

Face à cette situation, les citoyens sénégalais sont inquiets. Ils sont pris en étau entre une grave crise économique et financière et des années d’instabilité politique, après des décennies d’efforts.

Ces prévisions inquiétantes pourraient être évitées. Il faudrait pour cela de la sagesse politique et une ambition collective pour préserver l’intérêt public en apaisant les différends.

En définitive, le Sénégal, nation jeune et démocratique, n’est pas à l’abri des crises politiques. Elles menacent souvent la stabilité du pays. L’élection présidentielle de 2024 devait marquer la fin d’un régime et annoncer la disparition de « l’État néo-colonialiste ».

Le président Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko incarnent l’espoir d’une grande partie du peuple pour des réformes radicales. Mais leurs divergences politiques pourraient compromettre la stabilité du pays et la mise en œuvre du « projet », dans un contexte de crise de la dette très préoccupant.

* Bamba Ndiaye est professeur assistant à Emory University et,

* Khadimou Rassoul Ndiaye est enseignant à Université Gaston Berger

Publié avec l’aimable accord de    https://theconversation.com/fr


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