Ouestafnews – La consommation des stupéfiants reste un sérieux problème de société au Togo. Ce fléau affecte de plus en plus de jeunes, jusque dans les établissements scolaires, aussi bien à Lomé qu’à l’intérieur du pays.
Il est 12 heures aux environs du lycée de Nyogbo, situé dans un village de la préfecture d’Agou (nord). On est à près de 120 km de Lomé. Un groupe d’élèves, assis sur des briques non loin du lycée, fume.
« C’est du cannabis », indique Kodjo (nom d’emprunt). Pour ce jeune lycéen, tout a commencé en 2022, année durant laquelle il a commencé à fumer cette herbe. Il était en classe de 6e. Il explique avec humour que le cannabis est « d’un degré plus élevé que la cigarette, je veux dire son grand frère ».
Son ami et voisin, Koffi (également un nom d’emprunt), élève en classe de première dans le même établissement, renchérit : pour lui, la consommation de cannabis n’est pas « mauvaise ». Il soutient que le cannabis lui procure « la force de bien apprendre (ses) leçons et d’être éveillé en classe ». Comme pour se rassurer, il affirme que ceux qui deviennent « fous ou font de la délinquance n’en font pas bon usage ».
La consommation de cette substance « nocive » est devenue « inquiétante » dans la localité d’Agou Nyogbo-Sud, se désole Kodzono parente d’élève de la localité. Ce qui inquiète le plus, selon cette vendeuse de bouillie, installée à quelques mètres du lycée, c’est de voir « des élèves » s’adonner de plus en plus à cette pratique ».
Depuis quelques années, la consommation de drogues, tels que le cannabis et d’autres stupéfiants, est devenue préoccupante au Togo. Selon un rapport publié en septembre 2024 par le Réseau ouest africain d’Épidémiologie sur la consommation de drogues (Wendu), l’alcool (43 %), le cannabis (26 %) et les opioïdes médicaux (19 %) sont « les substances illicites les plus consommées » dans le pays.
L’étude indique que les principaux consommateurs de ces substances sont de jeunes adultes âgés de 20 à 39 ans, tout en soulignant que l’âge moyen de la première consommation se situe entre 11 et 16 ans, avec une forte présence de la consommation en milieu scolaire.
Selon les témoignages d’une jeune lycéenne rencontrée dans les environs de son établissement et qui n’a pas voulu décliner son identité, les graçons disposent « d’un coin secret dans la brousse où ils se rassemblent pour fumer du cannabis avant de regagner le village » .
Tchami Zanou Komi, premier notable coutumier de la localité d’Agou-gare, indique que la consommation de stupéfiants et de l’alcool s’est étendue « non seulement aux lycées et collèges d’enseignement mais aussi dans la plupart des unités d’enseignement de la préfecture ».
En septembre 2024, une étude menée par l’Alliance national des Consommateurs de l’Environnement (Ance-Togo) révèle que 80 % des élèves interrogés déclarent avoir consommé de l’alcool, du tabac ou du cannabis au moins une fois au cours des derniers mois. L’enquête indique que 51 % des garçons et 49 % des filles consomment de l’alcool et de la drogue.
« Nous sommes dépassés par l’ampleur qu’a pris ce phénomène », se désole Agbenoxevi Julio professeur de français dans un établissement de la région. Il explique que les élèves ne prennent même plus « la peine de se cacher », et qu’il n’est pas « rare de les voir fumer à l’intérieur de l’école, sans crainte ni discrétion ».
Pour Innocent Agbeka, président des parents d’élèves du Togo, c’est « inquiétante » et « frustrante » d’« arrêter un enfant en uniforme en train de prendre de la drogue en milieu scolaire ».
Pourtant les mesures n’ont pas manqué : mise en place d’un Programme national des addictions aux produits psychoactifs (PNAPP), avec comme mission de lutter contre le fléau. Il existe également un Comité national anti-drogue et un Plan quinquennal contre la drogue pour la période 2020-2024.
En 2023, le comité avait lancé l’« Opération Togo sans drogue » visant à réduire de 30 % la consommation de drogues chez les personnes dépendantes.
Dans une note publiée en août 2023, le Comité avait révélé qu’entre juillet 2022 et juin 2023, 150 tonnes de cocaïne, crack, éphédrine, méthamphétamine, cannabis ont été saisies dans le cadre de ce programme, tout en plaidant pour un renforcement de la lutte contre la consommation de la drogue chez les jeunes.
L’usage de stupéfiants qui a fait irruption dans les établissements scolaires au Togo, entrainent de nombreuses conséquences pour les élèves. « J’ai des sensations inexplicables après la consommation du cannabis », explique Meskin. Cet élève de 18 ans, en classe de première dans un établissement de Lomé, dit avoir des difficultés à digérer la dose de cannabis et à se concentrer le plus longtemps possible, notamment en classe.
Selon Mawouena Bohm, directeur exécutif de la Société togolaise des professionnels de la prévention et du traitement de la toxicomanie (ISSUP Togo), la consommation répétée de cannabis et d’alcool peut entraîner « des troubles cognitifs durables, altérant la mémoire, la concentration et les capacités d’apprentissage ».
M. Bohm, également coordinateur national de la lutte contre la drogue dans le pays, souligne dans un texte publié sur le site de l’ISSUP que ces substances sont souvent « dévastatrices » pour les usagers « eux-mêmes et pour leurs familles qui en souffrent ».
Le médecin généraliste à l’hôpital Dogta Lafié, Dr Kambire Fulbert, ajoute pour sa part, qu’une consommation régulière des stupéfiants peut « favoriser la survenue de plusieurs types de cancers ».
En plus de ces effets néfastes, « la rébellion, la révolte et l’indiscipline » sont des signes comportementaux « fréquemment » observés chez les élèves qui consomment des stupéfiants ou de l’alcool, selon Masamesso Tchonda. Ce dernier, cité par le site Republicoftogo, un site d’information officiel, est le psychologue en charge de la prévention en milieu scolaire au comité national antidrogue.
L’usage de la drogue et de l’alcool dans les établissements scolaires, selon Innocent Agbeka, président des parents d’élèves du Togo, ne peut être résolu que par des « solutions endogènes ». M. Agbeka estime que la vigilance doit être de mise tant au niveau des enseignants que des élèves.
Selon Catherine Khadija Touré, présidente de l’ONG Recherche Action Prévention Accompagnement des Addictions (Rapaa), citée par BBC Afrique, les jeunes sont souvent « influencés par les réseaux sociaux où ils sont surinformés et confrontés à des expériences dont ils ne mesurent pas toujours les conséquences ».
Mme Touré estime qu’« une mobilisation d’ensemble » permettra d’enrayer le phénomène dans le pays et en particulier dans les établissements scolaires.
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