Ouestafnews – Les pays du « Sahel » doivent envisager le dialogue avec les mouvements irrédentistes comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) qui ne cesse d’étendre ses opérations. C’est l’avis de quelques spécialistes qui ont pris part à un panel en ligne organisé le 11 novembre 2025 par Tibuktu Institute. Selon ses experts, l’expansion du JNIM en Afrique de l’Ouest, particulièrement au Mali, a montré les limites du « tout militaire » malgré les nombreuses acquisitions en armement réalisées par les Etats de la région.
Le dialogue avec les groupes qualifiés de « terroristes » ne doit plus être un « tabou » face à « l’enlisement » de la crise sécuritaire dans les pays du « Sahel », a estimé le Mauritanien Nasser Ould Ethmane Elyessa, spécialiste des questions civiles du contre-terrorisme.
Ici, le Sahel renvoie principalement aux trois pays membres de l’Alliance des Etats du Sahel (AES, Burkina Faso, Mali et Niger). Cependant, historiquement, le Sahel a toujours fait référence à une zone géographique beaucoup plus large qui s’étend d’est en ouest, de Dakar à Djibouti.
Selon le chercheur mauritanien, invité à un panel sur « l’insécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel », la situation sécuritaire qui prévaut au Mali plaide en faveur de la tenue de telles discussions pour faire face à l’« impasse ».
Depuis septembre 2025, une grande pénurie de carburant frappe la capitale malienne, Bamako, en raison des attaques perpétrées par le JNIM contre les camions-citernes chargés de ravitailler la ville. L’objectif de ce « blocus » est d’asphyxier la capitale économique et politique du Mali, pays enclavé et très dépendant des importations en provenance de la Cote d’Ivoire et du Sénégal.
Face aux limites des opérations militaires, la négociation est devenue « très urgente », assure M. Ould Ethmane Elyessa. Il rappelle cependant que les trois gouvernements militaires des pays de l’AES ont tous rejeté l’idée d’ouvrir des négociations avec les groupes armés.
En janvier 2024, le gouvernement d’Assimi Goïta a mis fin à l’accord de paix d’Alger signé en 2015 avec les groupes indépendantistes du nord du pays. Cet accord a, pendant longtemps, servi de cadre de référence aux discussions entre Bamako et les groupes armés. Il avait notamment permis le dialogue inter-malien pour « réconcilier » le pays. Cependant, il n’a jamais permis un arrêt total des hostilités entre le gouvernement central et les groupes dits « terroristes » qui veulent remettre en cause l’intégrité territoriale ou la laïcité de l’Etat.
La même fermeté a été adoptée chez les voisins burkinabè et au nigérien où le capitaine Ibrahima Traoré et le général Abdourahamane Tiani ont exclu toute négociation avec les groupes extrémistes, soutenus par des « puissances extérieures », selon eux.
Mais pour Abdourahamane Dicko, également spécialiste des questions sécuritaires à l’université de Zinder au Niger, la grande question est : comment négocier et qui sera le médiateur ?
Pour ce chercheur nigérien, c’est le nom de l’Imam Mahmoud Dicko, ex-président du Haut conseil islamique du Mali, qui est le plus évoqué. L’influent leader religieux, exilé en Algérie depuis près deux ans à cause de ses relations tendues avec le pouvoir d’Assimi Goïta, est réputé pour son expérience dans les négociations avec les groupes armés.
En 2013, sa médiation auprès du chef « terroriste » Iyad Ag Ghaly, alors chef d’Ansar Eddine, avait permis la libération de 160 militaires maliens détenus par les groupes armés. L’imam Dicko avait aussi été choisi en 2016 par le président d’alors, Ibrahim Boubacar Keita, pour mener les « bons offices » avec les groupes armés pour la mise en œuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation nationale de 2015.
Cependant, pour bien s’y prendre, il faudra distinguer les « chefs de guerre djihadistes » des « chefs trafiquants » qui profitent du conflit, fait remarquer Selma Belaala, chercheuse, basée à l’Institut d’études politiques de Paris et experte de l’islamisme radical.
Les premiers, porteurs d’une doctrine religieuse et d’un projet « jusqu’au-boutiste (…) ne négocient rien », souligne-t-elle. Il faut alors viser les acteurs qui soutiennent le « djihadisme » par simple « opportunisme ». Ces personnes sont plus disposées à négocier si des alternatives leurs sont offertes, explique l’universitaire.
Pour Abdourahamane Dicko, il ne faut pas occulter la dimension « ethnolinguistique » du conflit qui n’est que « l’aboutissement ultime » de problèmes entre les communautés de l’espace sahélien. Le discours religieux ne sert que de « maquillage », estime le chercheur nigérien.
Les principaux chefs djihadistes dans le Sahel appartiennent à la même ethnie, fait remarquer M. Dicko. Le dialogue et la pacification de la région doit, dès lors, viser à régler les conflits intercommunautaires, souligne-t-il.
Nasser Ould Ethmane Elyessa est plutôt sceptique quant à cette dimension communautaire de la crise, estimant qu’il faut la « relativiser ». Il fait remarquer que le JNIM s’emploie, depuis quelques temps, à diversifier ses membres parmi les locuteurs de plusieurs langues des pays sahéliens.
Il ne faut pas « ethniciser » le djihadisme mais plutôt offrir aux communautés vulnérables des opportunité économiques, renchérit Selma Belaala. La paupérisation et le sentiment d’abandon des communautés pastorales constituent le lit de la propagande djihadiste, selon plusieurs participants au débat.
Des discours aux relents ethnicistes, surtout au Mali et Burkina Faso, ont pendant longtemps mis les communautés peules à la merci des milices et des armés nationales.
Les exactions perpétrées principalement contre cette communauté ont entraîné la mort de 1.021 personnes entre le 1er janvier et le 11 octobre 2024 au Mali, selon un rapport publié par Human Right Watch. De son côté, l’armée burkinabè et des milices alliées sont accusés d’avoir tué au moins un millier de civils et fait disparaitre de force des dizaines d’autres entre janvier et juillet 2024, selon l’organisation de défense des droits humains.
Le dialogue avec ces communautés « instrumentalisées » par le JNIM, selon le terme utilisé par Abdourahmane Dicko, a été mis en œuvre au Bénin, indique Dorian Agbagla, un intervenant au panel. Selon lui, cette discussion vise à « circonscrire » la menace terroriste qui pourrait passer par ces communautés pastorales.
Le Bénin a été violemment frappé par les djihadistes du JNIM en avril 2025 avec la mort d’au moins 54 soldats. L’attaque s’était produitedans le nord-est du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria.
Alors que le JINM a fini d’étendre sa zone d’action dans l’ouest du Mali, vers la frontière avec le Sénégal et la Mauritanie, la « contagion » du conflit vers les pays côtiers n’est qu’une « question de temps », avertit le chercheur mauritanien Nasser Ould Ethmane Elyessa.
Depuis quelques jours, des voix s’élèvent dans les pays voisins du Mali pour exprimer des inquiétudes face à la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays. L’Union africaine s’est aussi dite « préoccupée » et a condamné les attaques contre les civils. Dans son communiqué, daté du 9 novembre 2025, l’organisation continentale a appelé à une « réponse forte, coordonnée et cohérente » de la communauté internationale contre le « terrorisme » en Afrique de l’Ouest.
IB/ts
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