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Le 28 février 2026 : autopsie d’un ordre international

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Par Sambou Sissoko

Il y a des dates qui ne demandent pas à être interprétées. Elles s’imposent, brutalement, comme des révélateurs. Le 28 février 2026 est l’une d’elles. Ce matin, à l’heure où Téhéran s’éveillait, des missiles américains et israéliens ont frappé la capitale iranienne, ses périphéries nucléaires et ses infrastructures militaires. Le président des États-Unis a qualifié lui-même l’opération de « guerre ». L’Iran a riposté en ciblant Israël, les bases américaines du Golfe et des pays tiers. Le Moyen-Orient tout entier est désormais sous le feu.

Avant de céder à la tentation du récit (qui appartient aux journalistes) ou à celle de la prophétie (qui appartient aux charlatans), l’observateur sérieux doit s’arrêter sur ce que cette journée révèle de structurel. Ce qu’elle dit, non pas de l’Iran ou d’Israël pris isolément, mais du système de gouvernance mondiale que nous avons hérité de 1945 et que nous prétendions, encore hier, défendre.

La réponse est simple, et elle est sévère : cet ordre est mort. Aujourd’hui, nous assistons à son autopsie.

L’architecture internationale née de la Seconde Guerre mondiale reposait sur un principe cardinal : l’interdiction du recours unilatéral à la force entre États, sauf en cas de légitime défense caractérisée. Ce principe, inscrit à l’article 2 de la Charte des Nations unies, n’a jamais été parfaitement respecté. Mais il structurait, au moins formellement, les justifications que les États devaient produire devant la communauté internationale. La guerre d’Irak de 2003 l’avait ébranlé. La guerre de Russie contre l’Ukraine en 2022 l’avait davantage fracturé. Les frappes de ce 28 février l’enterrent.

Car il ne s’agit plus ici d’une puissance contestant un voisin. Il s’agit de la première puissance militaire mondiale, agissant de concert avec un allié régional, frappant délibérément un État souverain dans le but explicitement avoué de renverser son gouvernement. Donald Trump ne s’en est pas caché : l’objectif est le changement de régime. « Votre heure de liberté est arrivée », a-t-il déclaré aux Iraniens. Ce faisant, il a transformé une opération militaire en acte de souveraineté confisquée.

La France a demandé une réunion urgente du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est la bonne procédure. C’est aussi le geste le plus vain qui soit. Car le Conseil de sécurité, paralysé par le droit de veto, ne peut rien décider lorsqu’un membre permanent est belligérant. La Russie a condamné, la Chine a condamné, le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman, a condamné. Ces condamnations resteront des mots. Le mécanisme onusien, conçu précisément pour empêcher ce type de guerre, se révèle, une fois de plus, structurellement impuissant face aux grandes puissances qui le composent.

L’ONU n’est pas morte aujourd’hui. Elle était déjà moribonde. Aujourd’hui, on constate simplement l’arrêt officiel des fonctions vitales.

Ce qui distingue cette guerre de ses précédentes occurrences (Irak, Libye, Syrie), c’est la franchise de sa justification. Trump n’a pas prétendu trouver des armes de destruction massive. Il n’a pas invoqué une résolution onusienne détournée. Il a dit, avec une clarté désarmante, que l’Iran refusait ses conditions et qu’il l’attaquait pour cette raison.

Cette transparence rhétorique est, paradoxalement, plus déstabilisante que le mensonge d’État ordinaire. Elle signifie que la puissance dominante n’éprouve plus le besoin de légitimer ses actes dans le cadre des normes internationales. Elle agit, et elle nomme son acte. Elle dit : nous faisons la guerre parce que nous le pouvons, et parce que notre intérêt l’exige.

Cette posture n’est pas une anomalie trumpienne. C’est l’aboutissement d’une évolution longue. Depuis le retrait américain de l’accord nucléaire de Vienne en 2018, acte unilatéral qui avait déjà brisé un cadre multilatéral patiemment construit par six puissances, jusqu’aux négociations de Genève avortées le 27 février 2026, la trajectoire est lisible : les États-Unis n’ont jamais accepté une architecture où leur volonté serait contrainte par le droit international quand elle touchait à leurs intérêts vitaux. Ils l’ont parfois simulé. Ils ont cessé de simuler.

Ce n’est pas un jugement moral. C’est un constat analytique. Et ce constat doit être dit clairement, sans les euphémismes diplomatiques qui, en habillant les faits, contribuent à maintenir l’illusion d’un ordre qui n’existe plus.

Il faut, pour compléter l’analyse, regarder l’autre versant de cette crise. Le régime iranien a massacré, selon les estimations convergentes de plusieurs sources, entre 30 000 et 32 000 de ses propres citoyens depuis le début du mouvement de protestation de décembre 2025. Ces morts ne sont pas une abstraction. Ce sont des hommes et des femmes qui réclamaient leur liberté et qui ont été tués pour cette raison.

Le régime des mollahs a, pendant des décennies, instrumentalisé le langage de la souveraineté, de la résistance à l’impérialisme et du refus des diktats extérieurs, pour masquer une gouvernance fondée sur la répression, l’exclusion et la rente pétrolière. C’est un mécanisme que l’observateur de l’Afrique contemporaine reconnaîtra sans peine : la souveraineté comme bouclier de l’autocratie, comme rhétorique qui sacralise le pouvoir en place en le présentant comme rempart contre l’ennemi extérieur.

Or cette instrumentalisation crée une impasse tragique. Car quand une population aspire légitimement à se débarrasser d’un régime oppressif, et que seule une puissance étrangère semble capable d’accélérer cette chute, le principe de souveraineté (qui est en soi légitime et nécessaire) se retrouve retourné contre le peuple qu’il est censé protéger. La souveraineté du régime écrase la souveraineté populaire. Et l’intervention extérieure, même militarisée et intéressée, peut apparaître à une fraction de la population comme une délivrance.

C’est précisément ce paradoxe qui révèle la profondeur de la crise du système international : il n’existe aucun mécanisme légitime, collectif et contraignant pour protéger les peuples contre leurs propres gouvernements, sans violer simultanément le principe de non-ingérence. Le droit à la protection des populations (la fameuse Responsabilité de Protéger, adoptée à l’unanimité en 2005) n’a jamais été opérationnalisé de manière cohérente. Il sert les puissants quand cela les arrange, et il est ignoré quand cela ne les arrange pas.

Les marchés pétroliers ont réagi dès les premières heures. Le Brent, qui atteignait 73 dollars la veille, va monter. L’Iran a tiré sur les bases américaines au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats et au Koweït. Des explosions ont été entendues à Riyad. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, est une zone de guerre potentielle.

Pour les économies du Sud, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine, un choc pétrolier systémique se traduirait immédiatement par une hausse des coûts de transport, une inflation importée et une pression accrue sur des balances des paiements déjà fragilisées. Les pays qui peinent déjà à financer leur dette en dollars subiront de plein fouet le contrecoup d’une guerre qu’ils n’ont ni voulue ni décidée.

La Chine et la Russie condamnent. Mais elles ne s’engageront pas militairement. Pékin a des intérêts trop considérables dans sa relation avec Washington pour risquer une confrontation directe sur le dossier iranien. Moscou est épuisé par l’Ukraine. L’Iran se retrouve donc seul face à deux des armées les mieux équipées du monde, avec pour seuls soutiens des alliés non étatiques (le Hezbollah, les milices irakiennes, les Houthis) et des déclarations de solidarité diplomatique qui ne pèsent rien dans la balance militaire.

Ce rapport de forces asymétrique est lui-même une leçon. Il dit que l’appartenance à des blocs (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai, axe de résistance) ne constitue pas une garantie de sécurité collective réelle. Ces coalitions partagent des intérêts économiques et une rhétorique anti-hégémonique. Elles ne partagent pas une volonté de mourir les unes pour les autres.

Analyser froidement n’est pas se résigner. C’est refuser de se bercer d’illusions qui coûtent, en définitive, aux peuples qui s’y abandonnent.

La première illusion à abandonner est celle d’un ordre international réformable à court terme. Il ne l’est pas. Les institutions multilatérales sont le reflet des rapports de force qui les ont fondées. Quand ces rapports changent, sans que les institutions changent en même temps, le hiatus produit exactement ce que nous observons : un monde où les règles sont invoquées par ceux qui les violent et ignorées par ceux qui les respectent.

La deuxième illusion est celle de la souveraineté comme protection suffisante. La souveraineté formelle (le siège à l’ONU, le drapeau, la monnaie) ne protège pas un État faible contre un État fort qui a décidé d’agir. Elle ne protège un peuple contre son propre gouvernement que si elle est adossée à des contre-pouvoirs internes réels et à une légitimité populaire véritable. Sans cela, elle est un décor.

La troisième illusion, enfin, est celle de la neutralité possible. Dans un monde où un conflit régional peut, en quelques heures, affecter les cours du pétrole, les routes maritimes, les taux de change et la sécurité des bases militaires réparties sur quatre continents, la neutralité n’est pas une politique. C’est une posture confortable qui masque une dépendance aux choix des autres.

Ce qui commence ce 28 février 2026 n’est pas la troisième guerre mondiale. C’est quelque chose, peut-être, de plus insidieux : la confirmation que le monde fonctionne désormais sans filet. Sans règles réellement contraignantes pour les puissants. Sans recours crédible pour les faibles. Et que, dans cet espace sans régulation, chaque État, chaque peuple, doit naviguer avec la seule boussole de sa lucidité.

Sambou Sissoko — analyste politique spécialisé dans la gouvernance et les enjeux de souveraineté en Afrique de l’Ouest, avec une expertise particulière sur le Mali et le Sahel.​​​​​​​​​​​​​​​​


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