Les chantiers à Dakar, une aubaine pour des femmes récupératrices

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Les chantiers de construction qui pullulent à Dakar ne créent pas que des désagréments aux populations. Des femmes y trouvent une source de revenus pour leur survie : la récupération de résidus de béton. Photo/ Ouestaf News 2023

Ouestafnews – Les travaux d’infrastructures étouffent Dakar, provoquent des embouteillages et incommodent nombre de résidents. Au milieu de ces désagréments que dénoncent les citadins, des femmes ingénieuses et débrouillardes, ont découvert un trésor. Les résidus de béton et les graviers leur permettent de s’assurer des revenus. Reportage.

Entre immeubles en construction et routes en devenir, Dakar offre depuis plus d’une décennie l’image d’une ville en plein chantier. Au milieu des gravats, non loin du tohu-bohu des grues et des camions, se trouvent niché un petit trésor : les résidus de béton. Ici s’activent des femmes décidées d’en faire une opportunité. Leur travail : la collecte de ces résidus. Leur tâche consiste à « extraire » le béton à l’aide de tamis. Elles le font avec une ingéniosité qui étonne.

Chaque jour, elles se pointent dans les abords des chantiers, avec pour but d’amasser le maximum de ces résidus de béton et de graviers. 

 « Nous avons créé une entreprise à travers cette activité. Nous contribuons à l’économie du pays à notre façon », dit avec fierté Diarra Mbodj. Elle parle de son travail et des retombées positives qu’elle en tire, à l’instar de plusieurs autres femmes.

Assises à même le sol, entourées de sac « de riz » qu’elles recyclent pour leur besoin, certains vides, d’autres déjà remplis de graviers, de cailloux et d’autres débris à priori insignifiants.

Passés au tamis de ces femmes, venues d’horizon divers, ces déchets prennent une nouvelle vie et gagnent en valeur. « Les gens nous regardent travailler en se demandant pourquoi nous respirons ainsi la poussière », indique Diarra. Les yeux rivés sur les mouvements synchronisés de ses bras, sa collègue Mbène renchérit : « moi, je réponds tout le temps que c’est ici que nous gagnons notre dépense quotidienne. Au moins, je peux compter sur moi-même pour nourrir mes enfants. »

Après avoir rempli plusieurs sacs de bétons, les femmes les vendent à la quincaillerie ou à des particuliers souhaitant faire des travaux liés à la construction chez eux, ou encore au niveau des nombreux chantiers de bâtiments qui pullulent à Dakar.

Ce business fait le bonheur de ces femmes qui mettent beaucoup d’énergie et de sérieux pour fournir ces « pierres précieuses » à ceux qui en ont besoin à des prix très accessibles. M. Sow ne dira pas le contraire. Ingénieur dans le domaine du bâtiment mais aussi chef de chantier, il préfère désormais s’adresser à ces récupératrices. Avec elles, les prix oscillent entre 500 FCFA le sac de 25 kg et 1000 FCFA les sacs de 50 kg contre 1700 voire 2.000 FCFA au niveau des quincailleries. « Les graviers sont de bonnes qualités car ils viennent de carrière et ce sont les restants qu’elles ramassent ».

Sous le regard de passants, Diarra s’active à tamiser méticuleusement la quantité de sable qu’elle a entre les mains et « récolte » les débris de béton qu’elle met ensuite dans des sacs posés à proximité d’elle. Habillée d’une chemise à carreaux dont l’éclat semble avoir viré au marron, en raison de la poussière, elle porte un pantalon couvert par un pagne en wax, un masque, des chaussettes mais pas de gants. L’équipement de travail est ainsi composé.

Sous un soleil chaud, les mains jouant le rôle d’une pelleteuse, elles mettent le sable dans le tamis, le retournent sur terre puis recueillent le gravier resté au fond du tamis. Parfois, elles se font de petites blessures aux mains, mais elles ne s’arrêtent jamais.

« Nous sommes habituées », lâchent l’une d’elles comme pour rappeler que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est le même procédé qui est répété jusqu’à la fin de la journée.

Pour se procurer ce sable, ce sont des hommes qui, à l’aide de pelles, servent les femmes dans des seaux que celles-ci acheminent de l’autre côté pour extraire les résidus de béton. Un travail pourtant épuisant mais qui ne décourage point ces femmes « pilleuses ». 

Cette mère de famille vivant à Mbao (à une vingtaine de km du centre de Dakar), est une chasseuse de béton sur des chantiers tels que le BRT. « Cela fait quatre ans que je fais cette activité. Peut-être que vous (la population) ne le savez pas mais ce travail, c’est une entreprise pour moi ».

Le BRT ou « Bus rapid transit » est un projet de l’Etat du Sénégal pour améliorer la mobilité urbaine entre le centre-ville et la banlieue de la capitale à travers des bus rapides sur voies réservées.

Avec la construction d’autoponts, de la ligne du BRT et la création d’un pôle urbain à Diamniadio (environ 20 km de Dakar), entre autres, les chantiers poussent partout dans la capitale sénégalaise.

Depuis plusieurs années, les BTP sont devenus un secteur en constante progression. Selon  l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), le secteur a enregistré  une croissance de 18,5 % entre 2021 et 2022 en termes de chiffre d’affaires.

En 2019, les BTP, avec un peu plus de 386 milliards FCFA de chiffre d’affaires, ont contribué à 2,8 % du PIB, indique  une étude de l’ANSD) sur la situation économique et sociale nationale.

Le métier de récupératrices de graviers existe déjà dans la sous-région ouest-africaine. Au Cap-Vert par exemple, on parle de « pilleuses de sable », en référence à ces femmes qui prennent le sable des plages pour les vendre à des personnes travaillant dans le domaine du bâtiment. Pour elles, c’est un moyen de se faire de l’argent devant la précarité généralisée qui frappe certaines couches de la population.

Une chose que « les pilleuses » cap-verdiennes ont en commun avec leurs homologues  sénégalaises, est la détermination à ne jamais renoncer à cette activité qui constitue un trésor pour elles et leurs familles. Ce, malgré les risques liés à l’inhalation de la poussière qui impacte leur état de santé. Elles s’y accrochent faute de financements publics ou privés, nécessaires au lancement d’autres activités économiques. « Je préfère améliorer ma situation moi-même au lieu d’attendre une hypothétique aide de l’Etat », soutient avec sarcasme Mme Mbène.

En attendant, ces femmes disent consommer du lait chaque soir afin de limiter les dégâts que pourrait causer la poussière sur leur santé. Avec l’espoir de s’en tirer sans grosse maladie respiratoire.

ARB/md/fd/ts

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