Migration : le problème ne se résout pas avec de l’argent (Boubacar Seye)

Boubacar Sseye, président de Horizons sans frontières, une organisation européenne, spécialisée dans l'étude des migrations internationales.

Ouestafnews – Le Conseil européen a annoncé l’injection de 500 millions d’euros dans son fonds fiduciaire pour l’Afrique, au sortir d’un sommet sur la migration tenu le 29 juin 2018. Cette stratégie d’endiguement de la migration par l’argent est-elle viable?

Boubacar Seye – L’Union européenne peine  à trouver un consensus, une stratégie commune en matière de migration. Sur les questions de fond, c’est plutôt le tâtonnement, on passe de centres fermés à centres contrôlés. S’il y a quelques jours, [Emmanuel] Macron parlait de centre fermés aujourd’hui il parle de centres contrôlés, vous comprendrez que ces gens tâtonnent. On parle de l’externalisation de la gestion des flux migratoires. Ce qui entraîne effectivement la mise en place d’un fonds fiduciaire pour l’Afrique.

Ce fonds, nous le récusons avec fermeté, parce que cet argent n’a jamais profité aux ayants-droit. L’Europe tente de gérer ce problème au-delà de ses frontières et continue de s’ériger en forteresse, croyant que le problème migratoire se résout avec de l’argent. Combien d’argent a été injecté dans Frontex, les naufrages continuent. On nous parle de onze personnes en moyenne qui meurent par jour en Méditerranée.

Donc vous comprendrez que l’Europe devrait se remettre en cause et elle gagnerait plus à lutter contre la montée du populisme et de l’extrême droite. Il se pose aujourd’hui un problème de survie de l’UE avec la montée de ces populismes identitaires. Encore une fois, l’Europe devrait s’adapter aux nouvelles donnes des migrations internationales. Il y a une internationalisation des volumes migratoires, toute les régions du monde sont concernées soit par le départ soit par l’arrivée de migrants de plus en nombreux et de plus en plus divers. Donc vu ce contexte de mondialisation du phénomène, l’Europe devrait pouvoir s’adapter et surtout accepter la diversité.

Ouestafnews – Il n’y a que l’Union européenne qui pose des actes sur la question. Qu’est-ce qui explique le mutisme des chefs d’Etat africains ?

Parce que la migration a toujours été une soupape de sécurité pour les Etats africains face à la morosité économique. Les drames se répètent mais on reste silencieux. Quand il s’agit d’argent, des voix s’élèvent.  Et puisque l’Europe gère cette crise avec beaucoup d’hypocrisie, alors elle a étudié la mentalité des dirigeants africains qui ne s’intéressent qu’à l’argent. La preuve presque tous ces chefs d’Etat ont des patrimoines qui plafonnent à des milliards.

Maintenant quand on parle de fonds fiduciaire et d’aide au développement, ils se précipitent à Bruxelles et cet argent malheureusement est utilisé au grand dam des populations. C’est la raison qui explique ce silence sur les drames en Méditerranée. Nous estimons que les dirigeants africains doivent prendre leurs responsabilités, parce qu’ils sont entièrement responsables de ce qui se passe. Il faut une relecture des perspectives aujourd’hui en Afrique pour assurer à la jeunesse un avenir digne. Pour l’instant, les choses ne bougent pas sur le continent du fait d’un manque d’implication stratégique et prospective de ses  dirigeants. 

Ouestafnews – Alors comment voyez-vous le phénomène migratoire dans le long terme. Va-t-il considérablement s’aggraver ?

Absolument, on estime qu’il y a aujourd’hui à travers le monde plus de 220 millions de migrants. D’après certains démographes, la population mondiale va augmenter de 3 milliards d’habitants d’ici 2050. Ceci fait de la migration un variable d’ajustement structurel. Et avec le phénomène du changement climatique, certaines zones ne pourront plus convenablement nourrir leur population d’où le risque fort d’un recours à l’émigration.

Maintenant, dans un continent comme le nôtre, miné par la corruption, la pauvreté, le chômage endémique des jeunes, les gens vont toujours chercher à migrer. En Europe, il y a un discours populiste qui règne sur la question. Pour gagner des élections on s’attaque aux migrants et à l’Islam. Et sur ce point, les populistes sont en train de brûler toute l’Europe et de la faire basculer dans l’extrême droite et le repli.

MN/ad

 

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