Ses militants emprisonnés, la société civile du Niger se mobilise

Les quatre prévenus, de la gauche vers la droite: Nouhou Arzika, Moussa Tchangari, Ali Idrissa et Abdramane Lirwane. Photo/FIDH

Ouestafnews – Moussa Tchangari, Nouhou Arzika, Ali Idrissa, Abdramane Lirwane, ces leaders de la société civile nigérienne, sont incarcérés depuis deux mois, pour avoir bravé l’autorité de l’Etat en organisant une manifestation interdite contre une loi de finances controversée. Alors que le dossier est encore en instruction, des voix s’élèvent à travers le monde pour réclamer leur libération.

«L’engagement des organisations de la société civile dans des activités pacifiques est protégé par le droit international (…). Elles ont vocation à jouer un rôle essentiel dans la protection et la réalisation des droits humains et de la démocratie », affirme Adama Coulibaly, directeur régional d’Oxfam en Afrique de l’Ouest.

Oxfam et huit organisations non gouvernementales dont Amnesty International ont publié un communiqué, le 25 mai 2018, exhortant le gouvernement nigérien à « apaiser la situation en libérant les détenus et en mettant fin aux poursuites à leurs égards ».

Le 25 mars 2018, ces quatre leaders ainsi que 26 militants ont été appréhendés dans divers endroits du pays. Ils ont été par la suite inculpés pour «organisation et participation à une manifestation interdite, destruction de biens appartenant à autrui».

A propos de leur détention que d’aucuns jugent longue, les défenseurs des droits humains voient une certaine stratégie de l’Etat pour réduire l’espace que la société civile occupe dans ce pays.

Joint par Ouestaf News, le journaliste nigérien Moussa Aksar estime qu’il y a actuellement «un ras-le-bol général et que la situation actuelle de la société civile n’est pas bonne pour l’image du pays».

«Mais, le régime de Niamey est le bras armé des Européens […] dans leur chasse aux migrants et le conflit sécuritaire au Sahel», ajoute ce journaliste fondateur de l’hebdomadaire privé nigérien, L’Evènement.

«Le Niger ne doit en aucun cas s’illustrer dans la réduction de l’espace de la société civile en Afrique de l’Ouest», estime Mélanie Sonhaye Kombate, membre du Réseau ouest-africain des défenseurs des droits humains, un des signataires du communiqué mentionné plus haut.

Parallèlement au soutien apporté par Amnesty International et Oxfam, les organisations auxquelles appartiennent les détenus sonnent aussi la mobilisation.

Sur sa page Facebook, le Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (ROTAB) dirigé par Ali Idrissa appelle à une manifestation en France et en Belgique où le président Mahamadou Issoufou se rendra à partir du 4 juin 2018.

A quand le procès ?

Le 11 mai 2018, le Collectif des avocats de la défense a tenu une conférence de presse, pour dénoncer «la lenteur de la justice» dans le traitement de cette affaire.

Trois jours après, le parquet décide de débuter les auditions des prévenus placés dans diverses prisons autour de Niamey et à Tillabéry où est incarcéré Nouhou Arzika, président du Mouvement pour la promotion de la citoyenneté responsable.

Dans un courriel envoyé à Ouestaf News, Me Samda Soumana, à la tête du Collectif des avocats de la défense, n’a pas souhaité s’exprimer, arguant qu’il s’agit d’un dossier en instruction. Face à la presse, le 11 mai, lui et ses collègues ont dénoncé une justice «aux ordres». En outre, ils se sont plaints du fait que leurs clients soient mis sous mandat de dépôt sans avoir été au préalable auditionnés.

La prison n’est pas une expérience nouvelle pour Moussa Tchangari, le secrétaire général de l’ONG Alternative Espaces Citoyens. M. Tchangari a été mis sous les verrous à maintes reprises. Il a eu à subir les rigueurs de l’emprisonnement d’abord en tant que journaliste dans les années 1990, ensuite en tant militant de la société civile.

Ces collègues, Ali Idrissa et Nouhou Arzika jusqu’ici, n’avaient fait l’objet que de brèves détentions. Très critique envers le pouvoir en place, Nouhou Arzika ne fait pas mystère de ses ambitions politiques. Selon ses propres termes, il se considère comme «le futur président» de la République. La prochaine élection présidentielle aura lieu en 2021 et va marquer le départ du président Mahamadou Issoufou après deux mandats à la tête du Niger.

Une loi « antisociale »

Les premières sorties de la société civile contre la loi de finances jugée «antisociale», remontent au 29 octobre 2017. Soit un peu plus d’un mois avant l’adoption du texte par l’Assemblée nationale.

Cette loi de finances est «une batterie de mesures à caractère fiscal et administratif susceptibles d’affecter sérieusement la situation déjà difficile des ménages nigériens», soutient, sur son site web, l’ONG Alternative Espaces Citoyens.

Parmi les mesures dénoncées par cette ONG, il y a la hausse du taux de l’Impôt synthétique de 2 à 5% pour les activités commerciales et de 3 à 7% pour les prestations de service. Mais aussi l’extension de l’assiette de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui sera appliquée désormais au transport routier des marchandises et des voyageurs.

De janvier à mars 2018, le Niger a vécu au rythme des journées d’actions citoyennes (JAC), ponctuées par des manifestations populaires à l’appel du cadre de concertations de la société civile pour dire non à cette loi de finances 2018.

Un texte sur lequel, l’Etat nigérien, à plusieurs reprises, a manifesté sa volonté de ne pas y revenir. Au Niger, le secteur informel qui représente les 60% de l’économie reste très peu fiscalisé.

«Nous ne pouvons pas continuer à ne compter que sur l’appui budgétaire», a déclaré le ministre nigérien des Finances, Hassoumi Massaoudou, en mars lors d’une rencontre avec des partenaires au développement, tenue à Niamey.

«C’est un moment essentiel pour qu’il y ait un changement de culture par rapport à l’impôt, parce qu’en réalité, ceux qui, aujourd’hui sont dans la rue considèrent que payer l’impôt est illégitime», avait souligné le ministre des Finances.

«Une loi votée ne veut pas dire qu’on ne peut pas réviser (…). En 2005, ces mêmes acteurs (société civile et opposition) ont contraint le régime de la 5è République à revenir sur certaines dispositions de la loi de finances votée aussi à l’époque par l’Assemblée nationale», souligne Moussa Aksar.

 

MN/ad

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