Faire évoluer le discours sur la démographie de l’Afrique (Tribune)

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Hippolyte Fofack, chef et directeur de recherche au sein de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank)/Photo-Afreximbank

Par Hippolyte Fofack

Les débats de politique économique autour de l’Afrique sont trop souvent obscurcis par les appels au contrôle de la démographie ainsi qu’à la réduction des taux de natalité. Les Nations Unies alimentent la polémique en parlant d’une multiplication par deux d’ici 2050 de la population africaine. En réalité, les taux de natalité en Afrique ont diminué de plus de 36% depuis 1979, pour atteindre 4,2 enfants par femme, et devraient passer à 2,1 enfants par femme d’ici la fin de ce siècle.

Il est d’ailleurs troublant que tant de commentateurs recommandent un contrôle de la population dans une région dont les peuples ont été décimés pendant des siècles par l’esclavage et la colonisation. C’est en partie à cause de cet héritage que l’Afrique présente la plus faible densité de population au monde, avec 46 habitants par kilomètre carré, contre 150 en Asie, et 112 en Europe.

Statistique beaucoup plus significative, l’Afrique se démarque comme le plus jeune continent de la planète, plus de 70% de ses habitants étant âgés de moins de 30 ans. Exploiter le potentiel de cette jeune cohorte constitue à la fois un défi majeur et une formidable opportunité.

Pour ce faire, l’Africa Progress Group, dirigé par l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, a publié cette année un rapport intitulé Faire de la population africaine un atout. Cette étude contribue utilement aux discussions sur la relation entre la démographie du continent et son développement.

L’incapacité passée de l’Afrique à investir durablement dans sa jeunesse, ainsi qu’à mobiliser efficacement ses jeunes pour répondre aux défis majeurs du développement, se révèle extrêmement coûteuse. À titre d’illustration, malgré des taux de chômage qui se situent à des niveaux de grande dépression depuis plusieurs décennies, les gouvernements n’ont cessé de faire appel à des partenaires internationaux pour bâtir les infrastructures, plutôt que d’entreprendre des programmes de travaux publics propices aux opportunités d’emploi pour les jeunes. Cette erreur entrave l’apprentissage par la pratique, marginalise les jeunes Africains, et exacerbe les risques de piège de la dette associés à un modèle de croissance hautement dépendant de l’extérieur.

Les contraintes de capital humain peuvent également entraîner des conséquences pour la santé des Africains, comme le démontre la pandémie de COVID-19. Ceux des pays du monde qui avaient investi dans leur population, et développé des infrastructures nationales en matière de recherche et d’économie, ont été capables de produire des vaccins sûrs et efficaces en un temps record. Les États africains, qui n’ont même pas pris part à la course mondiale au développement de vaccins contre le COVID-19, sont par conséquent restés sur la touche dans la ruée planétaire vers les doses. L’Afrique enregistre ainsi le taux de vaccination le plus lent au monde, seulement 7,2% de sa population ayant reçu au moins une dose de vaccin, bien en dessous de la moyenne mondiale de 48,8%.

Les conséquences de cette incapacité à capitaliser sur la population africaine sont tout aussi frappantes dans le domaine de la sécurité. Comptant environ 1,4 milliard d’habitants, et confronté à des réseaux terroristes transnationaux, le continent choisit de s’en remettre principalement aux anciennes puissances coloniales pour assurer ses impératifs de sécurité.

L’explosion démographique de la jeunesse africaine représente davantage d’opportunités que de risques. Évidemment, si l’importante cohorte actuelle des jeunes d’Afrique ne peut bénéficier d’emplois rémunérateurs et de revenus satisfaisants, le risque de bombe démographique à retardement sera réel. Les travailleurs privés d’emploi deviendront des migrants économiques, avec pour conséquences une fuite des cerveaux à long terme, et la disponibilité de cibles facilement recrutables par les réseaux terroristes transnationaux. En revanche, si l’Afrique parvient à former correctement sa jeunesse, et à créer suffisamment d’opportunités pour permettre aux jeunes d’alimenter une croissance endogène, alors la région en tirera un dividende démographique immense.

L’histoire démontre combien l’investissement dans les populations constitue le chemin le plus efficace vers des transitions démographiques réussies, avec des retours hautement bénéfiques et la possibilité de positionner les pays sur une solide trajectoire de croissance à long terme. Les dividendes démographiques ont ainsi représenté près d’un tiers, voire jusqu’à 40%, de la remarquable croissance économique des pays d’Asie de l’Est entre 1960 et 1990. Élément essentiel, les gouvernements successifs de cette région ont su créer un environnement d’affaires et réglementaire favorable, afin d’exploiter le capital humain de leurs pays. Ce faisant, ils ont multiplié les opportunités d’emploi, accéléré la convergence des revenus avec les pays développés, et renforcé leur propriété sur les processus nationaux de développement.

Au fil du temps, diminution de la pauvreté et augmentation de l’espérance de vie ont accéléré la transition depuis la quantité vers la qualité des décisions procréatives, avec pour effet une diminution régulière des taux de natalité en Asie de l’Est. Lorsqu’un pays devient plus riche, son taux de natalité se réduit quasi-systématiquement. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, les différences entre zones urbaines et zones rurales en termes de taux de natalité (taux significativement moins élevés dans les zones construites) sont hautement corrélées avec les disparités de revenus et de bien-être.

Les prévisions démographiques les plus alarmistes se sont déjà trompées par le passé. Dans son ouvrage de 1968 intitulé Le drame de l’Asie : enquête sur la pauvreté des nations, l’économiste nobélisé Gunnar Myrdal prévoyait ainsi pour l’Afrique des perspectives de croissance bien meilleures que celles d’une Asie surpeuplée. Comme beaucoup à l’époque, Myrdal considérait l’explosion démographique des jeunes d’Asie comme une bombe à retardement. Or, en investissant de manière soutenue dans le capital humain pour augmenter la productivité, et en se positionnant comme un aimant à investissements directs étrangers, l’Asie est devenue « l’usine du monde », et a rapidement convergé en direction des niveaux de revenus des économies développées.

La population africaine peut jouer un rôle similaire au cours de ce siècle, à condition que ses dirigeants politiques la considèrent et la gèrent comme un actif précieux. Cela signifie investir efficacement dans les qualifications des jeunes afin d’accroître la valeur ajoutée locale, plutôt que de maintenir une coûteuse intégration aux chaînes de valeur mondiales, en tant que fournisseurs de matières premières pour des chaînes de valeur extrarégionales. Sur le long terme, à mesure que le niveau de vie augmentera dans le cadre d’un modèle de croissance endogène facilité par un investissement soutenu dans le capital humain, la natalité en milieu rural, ainsi que les écarts en termes de revenus et de bien-être, se réduiront eux aussi nécessairement.

*Hippolyte Fofack est économiste en chef et directeur de recherche au sein de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank).

Publié avec l’aimable accord de Project Syndicate, 2021.  

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