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Kédougou- Circuits parallèles de l’or : le Sénégal perd 250 milliards par an

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Ouestaf News (En collaboration avec la Cenozo) – Située à l’extrême sud-est du Sénégal, Kédougou reste la région la plus pauvre du pays. Plus de la moitié des habitants (65,7 %) vit sous le seuil de pauvreté, selon une enquête de l’Agence sénégalaise de la statistique et de la démographie (ANSD). Un paradoxe, car c’est ici que se trouvent les plus importantes réserves d’or du territoire national. Cette richesse minière ne profite guère aux habitants qui continuent de vivre dans une grande précarité. Tandis que les compagnies internationales exploitent les gisements sous le regard « bienveillant » des autorités, l’orpaillage artisanal et semi-mécanisé échappe, lui, à tout contrôle étatique. Résultat : des quantités considérables d’or quittent le pays dans la clandestinité, sans aucune taxe reversée au Trésor public.

Dans le département de Saraya à 82 km de Kédougou, notamment dans la commune de Khossanto, l’or ne profite pas à tous. Bien qu’il soit au cœur de l’activité économique locale, il n’apporte que peu de prospérité aux habitants. La misère est visible partout, et l’insalubrité presque ordinaire. L’isolement des villages aggrave la situation. La piste reliant Kédougou aux sites aurifères de Sabodola à Khossanto, Bambarading, Mama Kono et Bambaraya, au sud-est du Sénégal, dans la région de Kédougou, est une succession de nids-de-poule et de poussière rouge. Les moyens de transport sont rudimentaires : motos et tricycles font office de taxis, de bus et de camions à la fois. Les orpailleurs rentrent des « diouras », les sites d’extraction, épuisés, le regard fatigué mais obstiné. Dans cette région, la ruée vers l’or n’est, pour plusieurs habitants, rien de plus qu’une échappatoire à la pauvreté.

Dans d’autres villages de la région de Kédougou, le quotidien reste le même, la peine identique. Partout, les habitants vivent au rythme des sites d’orpaillage, affrontant la poussière, la fatigue et l’isolement. La misère et la pauvreté y sont présentes, et les rares opportunités de richesse semblent toujours hors de portée.

Farading, un village qui abrite un site d’orpaillage du même nom, situé dans le département de Saraya, s’étend au bout d’une piste cahoteuse. Comme dans de nombreux villages de la zone, l’orpaillage traditionnel y constitue la principale source de revenus. Pour atteindre ce hameau isolé, il faut traverser la brousse, d’où surgissent parfois de petits singes bondissant sur la route, que se partagent les villageois et les poids lourds maliens aux plaques d’immatriculation rouges, distinctes de celles des gros porteurs sénégalais. La vie à Farading se résume à un quotidien modeste. Les déplacements s’y font exclusivement à moto, un moyen de transport que même les femmes enceintes utilisent.

Les sites d’orpaillage fonctionnent comme de véritables villages informels, sans services de base : absence d’eau potable, d’assainissement, de structures de santé ou de sécurité. Si l’orpaillage constitue une source de subsistance pour des milliers de familles, il alimente aussi un trafic transfrontalier massif : l’or extrait quitte souvent le Sénégal par des circuits clandestins, échappant à toute fiscalité et privant l’État et les communautés locales de retombées économiques durables.

La semi-mécanisation plombe l’orpaillage

L’orpaillage est toute exploitation dont les activités consistent à extraire des substances minérales,  dont l’or, en utilisant des méthodes et procédés manuels et traditionnels. Les exploitants artisanaux d’or doivent utiliser principalement des outils manuels comme les pioches, pelles et des techniques rudimentaires.

 L’exploitation minière semi-mécanisée est quant à elle,  toute exploitation consistant à extraire des substances minérales en utilisant quelques moyens mécaniques dans la chaîne des opérations. Ce qui la différencie l’activité artisanale réside dans l’intégration de certains équipements mécaniques. En l’absence de contrôle sur le terrain, les orpailleurs artisanaux ont progressivement glissé vers une exploitation semi-mécanisée en faisant recours à des équipements plus sophistiqués. « Des gens qui ne connaissent rien de l’orpaillage utilisent des couloirs et font venir des étrangers qui disposent d’outils de haute technologies », regrette Cherif Sow, chercheur à l’Institut d’Études et de Sécurité.

Un site d’orpaillage semi-mécanisée au village de Farandi, vers le Falémé. – Crédit Photo : FN

L’introduction de machines, souvent importées ou fabriquées localement, permet de traiter de plus grands volumes de minerai plus rapidement, augmentant le rendement et par conséquent, le trafic d’or.

Mamadou Diabakhaté, un habitant de Mamakhono toujours dans le département de Saraya, détaille les dessous de ce partenariat illégal auquel Cherif Sy, chercheur à l’ISS,  fait référence : « Après l’obtention du permis, les Sénégalais cèdent le document aux étrangers pour exploitation. En cas de découverte, les financiers proposent une autre somme aux nationaux, qui n’ont aucun contrôle sur la quantité exploitée ». Le directeur régional des mines, Abou Sy, explique également qu’après cet accord, « le Sénégalais détenteur de permis d’exploitation a l’obligation de rembourser en nature, c’est-à-dire par une partie de la production ».

Ce partenariat entre le Sénégalais détenteur de permis et  son bailleur de fond étranger est illégal, car les permis d’exploitation semi-mécanisée et artisanale sont réservés exclusivement aux Sénégalais. L’article 50 du Code minier de 2016 précise que l’autorisation d’exploitation minière semi-mécanisée confère au bénéficiaire le droit exclusif d’exploiter, selon des méthodes et procédés semi-mécanisés, les substances minérales pour lesquelles elle est délivrée. Cette autorisation n’est ni cessible ni amodiable.

 En ce qui concerne les exploitations artisanales, l’article 58 du Code minier indique qu’elle est strictement personnelle : elle ne peut être ni cédée, ni mutée, ni amodiée, sous quelque forme que ce soit.

En 2022, l’Institut d’Études et de Sécurité (ISS) a mené une étude sur les conséquences de l’exploitation de l’or à Kédougou avec comme thème : « La ruée vers l’or appauvrit les communautés minières au Sénégal ». Ce rapport de l’ISS  évoque la présence incontrôlée de nationalités étrangères dans l’exploitation. « L’adoption du Code minier de 2003, et l’arrivée massive de migrants de la sous-région ont contribué au développement de techniques d’exploitation semi-mécanisées », peut-on lire dans le document. L’orpaillage étant la principale activité à Kédougou, l’État du Sénégal a toujours défini des couloirs pour les populations locales.

Des centaines de milliards perdus par an

Depuis 2013, l’État du Sénégal a pris trois arrêtés portant sur l’organisation de l’orpaillage, la définition des zones d’activité et la commercialisation de l’or tiré de ces mines. Pour ce secteur théoriquement encadré, la réalité du terrain est tout autre. L’État du Sénégal perd la quasi-totalité de la production. « L’or nous échappe à chaque fois. Aucun gramme d’or tiré des sites d’orpaillage n’a été déclaré », regrette Abou Sow, directeur régional des mines de Kédougou. Conséquence : une évasion fiscale massive.  L’estimation du directeur régional des mines fait état d’une perte variant entre 5 et 7 tonnes d’or par an. « La commercialisation de l’or sans  contrôle ni taxe payée fait perdre à l’Etat du Sénégal 250 milliards CFA chaque année » .

À Kédougou, le trafic de l’or n’est pas un commerce secret. Il est connu de tous. Si l’on en croit Amadou Diallo, un courtier, en cas de découverte, l’or est vendu à une cible déjà identifiée. Celle-ci venue du Mali ou de la Guinée, récupère sa commande. Certains revendent leur production au Mali. Selon le directeur régional des mines de Kédougou, Abou Sow, les orpailleurs préfèrent voyager avec de l’or plutôt que de transporter des billets.

Les villes maliennes limitrophes du Sénégal, Kayes et Kéniaba, servent de points de collecte, confirme Banda Cissokho, journaliste en service à Kayes lors d’un échange via échange  WhatsApp.  « Le Mali joue depuis de nombreuses années le rôle de plaque tournante du commerce régional de l’or à cause d’un vaste réseau de comptoirs d’achat », souligne-t-il.

Yvan Schulz, chercheur à Swissaid, une organisation spécialisée sur le trafic de matières premières, confirme dans un échange par courriel, que  du fait de son instabilité politique, le Mali est un terreau fertile à la contrebande d’or.  « La capitale malienne abrite  un important marché de l’or estimé à près de 140 comptoirs, mais très peu sont officiellement enregistrés, ce qui facilite le blanchiment de l’or dans les chaînes d’approvisionnement mondiales en Suisse, Dubaï et Inde ».   Dans les sites d’orpaillage, les découvertes sont parfois importantes.

 «  Récemment, des jeunes orpailleurs venus d’un pays limitrophe du Sénégal, m’ont informé avoir eu  plusieurs kilogrammes d’or après l’exploitation d’une parcelle », témoigne Cherif Sow.

Démantèlement fréquent de sites clandestins

Même s’il est régulièrement combattu par les autorités, l’orpaillage clandestin continue de proliférer. Depuis septembre 2024, la Gendarmerie nationale et le Groupe d’Action Rapide Surveillance et Intervention (GARSI), une unité d’élite de l’armée sénégalaise, mènent des opérations de sécurisation et de lutte contre l’exploitation illégale de l’or à Kédougou.

Trou d’orpailleurs artisanaux. – Crédit photo : FN

Entre le 8 et le 13 décembre 2025, la Gendarmerie nationale a interpellé 699 individus, dont 415 ressortissants étrangers. La direction de la communication de l’institution a précisé que ces personnes ont été arrêtées pour diverses infractions liées à l’exploitation minière illégale. De son côté, la Direction de l’Information et des Relations publiques des Armées (DIRPA) a annoncé le démantèlement d’une vingtaine de sites d’orpaillage clandestin en décembre 2025.

En janvier 2026, 60 orpailleurs de nationalités étrangères ont été interpellés à Saraya, selon toujours l’armée sénégalaise. Pour faire face au fléau, l’État du Sénégal a initié en 2024-2025 des audits sur les permis d’exploitation délivrés entre 1959 et septembre 2024. Ces audits ont révélé l’existence de  228 sites clandestins, 275 titres inactifs et de graves manquements administratifs, selon le ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines, Birame Souleye Diop, qui en a fait l’annonce lors des journées portes ouvertes des mines en septembre 2025. L’enquête du gouvernement a également mis en évidence plusieurs dysfonctionnements : exploitation de titres expirés, absence de renouvellement, titres non enregistrés au cadastre, octroi irrégulier par dérogation aux procédures établies, non-paiement de taxes et redevances, non-exécution d’engagements contractuels par certains opérateurs et non-respect des exigences de la loi sur la sous-traitance des permis d’exploitation.

En dépit de la richesse aurifère qui place la zone au cœur de l’économie extractive nationale, Kédougou demeure confrontée à une pauvreté persistante. Dans de nombreuses localités, les populations font face à un accès limité aux infrastructures de base : routes dégradées, insuffisance d’établissements de santé spécialisés, difficultés d’approvisionnement en eau potable et opportunités d’emploi restreintes en dehors du secteur minier. L’or, qui symbolise prospérité et abondance, contraste ainsi avec le quotidien de nombreux habitants, principalement ruraux. Cette situation met en lumière un paradoxe profond : celui d’un territoire riche en ressources naturelles mais où les retombées économiques peinent encore à transformer durablement les conditions de vie des communautés locales.

FN/ts


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