Lutte contre le terrorisme au Burkina : ça piétine

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Ouestafnews – Pour justifier son coup d’Etat de septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré s’était appuyé sur le manque de résultats dans la lutte contre le terrorisme qui sévit dans le pays. Un an après, peu de succès ont été enregistrés et le problème reste quasiment le même.

Pour Boubacar Dicko, Emir de Djibo (nord du Burkina Faso), la situation sécuritaire s’est « beaucoup améliorée » dans cette partie du pays depuis la venue au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré.

La présence militaire dans la localité permet « aux populations de vaquer à leurs activités », se réjouit l’émir dans un entretien téléphonique avec Ouestaf News. M. Dicko souligne que cette présence des forces de sécurité a permis aux convois de ravitaillement d’arriver dans la ville.

Début mars 2023, l’armée burkinabè s’est installée dans cette zone pour la première fois depuis novembre 2022.

Djibo était soumis au blocus de groupes terroristes depuis novembre 2022, provoquant des pénuries alimentaires dans la zone. Le 27 septembre 2022, un convoi humanitaire y avait été attaqué par des groupes terroristes, entrainant la mort de onze soldats burkinabè.

Dès son arrivée au pouvoir, le président de transition du Burkina Faso a fait de la reconquête du territoire, dont une partie est occupée par des groupes terroristes, sa priorité. Cette priorité était aussi celle du lieutenant-colonel Paul Henri Damiba qu’il a renversé.

Ce dernier, qui n’est resté que huit mois au pouvoir, avait renversé le président élu Roch Marc Christian Kaboré pour les mêmes raisons : l’échec dans la lutte contre le terrorisme.

Dans un entretien accordé ce 29 septembre 2023 à la Radiodiffusion télévision du Burkina (RTB, publique), le capitaine Traoré semble admettre les insuffisances dans la lutte pour récupérer les territoires occupés par les terroristes. « Toutes ces zones où nous sommes absentes toutes ces années, nous allons y aller » pour les reconquérir, promet le capitaine Traoré, un an après sa prise de pouvoir.     

« (…) La bataille contre l’ennemi qui occupe nos terres est en train de commencer », avait lancé dans une courte vidéo le capitaine Traoré lors de la commémoration, le 11 décembre 2022, du 62e anniversaire de l’accession à l’indépendance du Burkina Faso.

Quelques semaines après la prise du pouvoir, les forces de défense et de sécurité avaient repris le contrôle de la ville de Solenzo (ouest), annonçait l’Agence d’information du Burkina (AIB, gouvernementale). Cette localité était sous le contrôle du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) depuis début septembre 2022.

« Il y a plusieurs zones où les terroristes ne sont plus basés mais nous ne les considérons pas comme conquises parce qu’il y a plusieurs phases », expliquait le capitaine Ibrahim Traoré dans un entretien accordé à la presse locale le 4 mai 2023.

Malgré ces « succès » annoncés par le gouvernement militaire à Ouagadougou, le capitaine Traoré admet lui-même que l’armée n’a pas encore permis le retour des populations dans ces zones d’où les groupes terroristes ont été « chassés » dans l’attente d’atteindre « un certain niveau » de sécurité.

Pour les observateurs, ces quelques succès restent insignifiants, au vu de la situation d’ensemble dans le reste du territoire.

La situation sécuritaire s’est « nettement empirée » de façon générale car il y a une « multiplication des attaques » terroristes, indique le chercheur au bureau régional de l’Institut d’étude de sécurité (ISS) pour l’Afrique de l’Ouest, Fahiraman Rodrigue Koné.

Les attaques sont devenues « quotidiennes » et plusieurs axes qui mènent vers les grandes villes sont sous blocus, souligne-t-il dans un entretien téléphonique avec Ouestaf News.

A l’est du pays, la situation sécuritaire s’est « empirée » depuis le départ du Lieutenant-colonel Paul Henri Damiba, selon le journaliste de Gulmu.info (site d’information basé à Fada N’gourma (est), Van Marcel Ouoba. Dans un entretien téléphonique avec Ouestaf News, il souligne qu’après le putsch contre Damiba, « plusieurs communes qui étaient jusqu’à ce jour, (NDLR : l’entretien avait eu lieu le 12 juin 2023), accessibles, sont sous blocus » de groupes terroristes.

« Les provinces de la Tapoa, et celle de la Gnagna qui jusqu’à cette date étaient encore accessibles, sont coupées du chef-lieu de la région », avait-il fait savoir. Van Marcel Ouoba soulignait également que plusieurs bases militaires ont été la cible d’attaques terroristes et « plusieurs villes qui vivaient paisiblement sans être inquiétées sont sous harcèlement terroriste ».

Le 5 juin 2023, 21 personnes, majoritairement des supplétifs civils de l’armée et des soldats, ont été tuées au centre-est du pays lors de deux attaques de groupes terroristes, rapportaient les autorités militaires.

Selon Fahiraman Rodrigue Koné, le Burkina Faso est devenu depuis l’année 2023 l’épicentre de toutes les violences, notamment en termes d’attaques terroristes.  

La violence attribuée aux groupes terroristes s’est « considérablement propagée », englobant 6.975 km2 de territoire en 2023 contre 4.775 km2 avant le premier putsch de 2022, indique une étude du Centre d’études stratégiques de l’Afrique publiée en septembre 2023.

Selon cette étude intitulée : « La crise au Burkina Faso continue son engrenage », en 2023, chaque événement violent est en moyenne lié « à cinq décès » contre « deux décès » en 2022.  

L’Indice mondial du terrorisme (GTI), publié en mars 2023 par l’Institut pour l’économie et la paix (IEP) indique que le pays a enregistré en 2022, 310 attaques terroristes ayant engendré 1.135 morts et 496 blessés. Ce bilan est à partager entre le régime du capitaine Traoré et celui de son  prédécesseur qui était au pouvoir pour les trois premiers trimestres de l’année 2022.   

Illustration de cette instabilité, plus de deux millions de personnes ont été déplacées en raison de l’insécurité. Elle a également entrainé la fermeture de 6.134 écoles en 2023 contre 4.258  en 2022, soit une hausse de 44 %, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique.

Pour faire face à cette situation, le capitaine Ibrahim Traoré a décidé d’augmenter le nombre de légions de gendarmerie de trois à six pour couvrir les régions du Sahel, de la Boucle du Mouhoun et de l’Est, zones exposées à l’insécurité. Le pays s’est également doté de deux régions aériennes, six régions de gendarmerie, six bataillons d’intervention rapide (Bir). 

En plus de cette réorganisation de l’armée, le capitaine Traoré se base également sur une action militaire fondée sur le concept de « défense populaire » pour lutter contre le terrorisme.  

En octobre 2022, les autorités burkinabè avaient lancé une campagne de recrutement de 50 mille VDP (Volontaires pour la défense de la patrie), des supplétifs civils afin de renforcer les rangs de l’armée dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

A l’est du pays, l’une des avancées dans la lutte contre le terrorisme est l’engagement des populations à s’enrôler comme Volontaire de défense de la partie (VDP), reconnaissait le journaliste Van Marcel Ouoba, tout en soulignant que « le bout du tunnel semble encore très loin ».

Cette stratégie a permis de stabiliser certaines zones mais elle a du mal à avoir des résultats effectifs dans des zones occupées pendant longtemps par des groupes terroristes, explique le chercheur à l’ISS, Fahiraman Rodrigue Koné.   

Le fait d‘engager les populations dans la lutte contre les groupes terroristes va « faire monter le niveau de violence » et elles seront de plus en plus ciblées par les attaques, estimait le chercheur sur les questions sécuritaire et de radicalisation au Sahel, Mahamoudou Savadogo dans un entretien avec le site Lefaso.net, en janvier 2023. 

Le 11 mai 2023, 33 personnes avaient été tuées lors d’une attaque terroriste dans le village de Youlou, dans la région de la Boucle du Mouhoun (nord-ouest), selon un communiqué du gouverneur de la région daté du 13 mai 2023.

Ce recours au VDP dans la lutte contre le terrorisme avait été déjà expérimenté en 2022 par le lieutenant-colonel Paul Henri Damiba, avec la Brigade de veille et de défense patriotique (BVDP), et par l’ex-président Roch Marc Christian Kaboré, en 2020. Une stratégie qui n’a pas donné les résultats escomptés à Kaboré et à Damiba, tous deux renversés par un coup d’Etat pour leur échec dans la lutte contre le terrorisme dans le pays.

Toutefois, le capitaine Ibrahim Traoré fait remarquer que ses prédécesseurs n’avaient pas élaboré leur stratégie de la « meilleure façon », car les volontaires étaient juste « formés et laissés à eux-mêmes ». Dans sa nouvelle stratégie, les VDP sont « mixés aux autres forces sur le terrain qui vont continuer à les entrainer pour qu’ils soient encore plus professionnels », note le chef d’Etat burkinabè.

Pour trouver une solution viable, selon Fahiraman Koné, l’action armée devrait être accompagnée de solutions non militaires. Il pense que les autorités burkinabè doivent poursuivre « les efforts » de prévention de la violence et « l’intensification de la réponse socio-économique » dans des zones où le contexte s’y prête.

ON/ts

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