Sénégal – Covid-19 : après la souffrance et la guérison, la stigmatisation

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Au Sénégal, se battre contre le Covid et en guérir ne suffit pas. Il faudra aussi avoir les nerfs solides pour supporter la stigmatisation./Photo-ONU, juin 2020

Ouestafnews- « Maison à Corona », « quartier Corona », les personnes victimes de Covid-19, leur entourage et les lieux qu’elles habitent font parfois l’objet de stigmatisation à Dakar. Y compris, dans les zones abritant des cimetières où des cadavres ont subi les conséquences de la phobie de cette maladie, pourtant en rien « honteuse ». Reportage.

« Au bureau, c’était infernal », raconte à Ouestaf News, Ramatoulaye Niassy. Testée positive au Covid-19 le 20 novembre 2020, il n’était plus question pour cette agent de l’administration sénégalaise de retourner à son bureau. « Frustrée », elle a « finalement » changé de direction après une demande d’affectation auprès de son « patron ».

« J’ai été dévastée, je ne voulais plus retourner au bureau », souligne-t-elle. « Mes collègues, y compris même le personnel nettoyant, me fuyaient, de peur d’attraper cette maladie qu’ils qualifient de honteuse », explique Mme Niassy.

Ndèye Leila Sow, une autre malade guérie du Covid a vécu une pareille situation en dehors même de son bureau. « Beaucoup de personnes qui sont au courant que j’avais contracté le Covid, évitaient systématiquement de croiser mon chemin. Je ne les ai d’ailleurs plus revues depuis », raconte la consultante en relations publiques qui ajoute qu’il y en a toujours qui continuent à la fuir.

Mme Sow avait été déclarée positive au Covid-19, le 21 février 2021 via un appel téléphonique. « Ils m’ont juste indiqué les médicaments à payer et m’ont recommandé de m’isoler chez moi. Que c’était dur » ! déplore la dame qui trouve « méchant », de laisser une malade de Covid-19 seule chez elle.

Dès la « première vague » du Covid-19, pour éviter la saturation des Centres de traitement des épidémies (CTE), les autorités sanitaires sénégalaises avaient opté pour la prise en charge à domicile des cas simples sans comorbidités et âgés de moins de 60 ans.

Selon le Dr Abdoulaye Ciré Anne, la stigmatisation est un danger pour les personnes malades du Covid-19. « Elle nourrit la peur d’aller à l’hôpital pour se faire consulter et de se retrouver malade et d’être interné au niveau des CTE », explique-t-il à Ouestaf News.

Lors du point quotidien sur le Covid-19 au Sénégal du 11 juin 2020, le professeur Moussa Seydi, Chef de service des maladies infectieuses du Centre hospitalier universitaire de Fann (Chu-Fann), avait déclaré  qu’il y avait « beaucoup de patients graves dans les maisons et qui refusent de venir à l’hôpital du fait de la stigmatisation ».

L’infectiologue sénégalais pense que de telles situations mettent en danger l’entourage et le voisinage du malade car une personne stigmatisée est moins prompte à respecter les mesures barrières à l’endroit des personnes proches.

Au début de la pandémie du Covid-19, la stigmatisation a été entretenue par l’ignorance sur les effets de la maladie et surtout sa contagiosité, selon des spécialistes. Cette situation semble encore persister.

Selon une étude de l’Onu Femme réalisée en 2020 sur le Sénégal, intitulée « Enquête rapide sur les effets de la Covid-19 : une perspective genre », « 57% des répondants disent se sentir à risque d’attraper le Covid-19, dont 54% de femmes et 61% d’hommes ».

La même étude révèle que plus le niveau d’instruction augmente, plus le sentiment du risque d’attraper le Covid-19 est élevé. Elle note « 54% pour les non instruits jusqu’à 64% pour les répondants ayant fait des études supérieures ».   

La stigmatisation est « une dimension sociale de la maladie car elle retarde le recours au soin à travers le déni et complexifie l’observance thérapeutique », explique à Ouestaf News, le socio-anthropologue, Pape Ndiaga Cissé.

« L’incapacité des communautés à avoir des réponses sur l’origine et la nature et l’étiologie (NDLR : causes ou facteurs) du Covid-19 a renforcé le doute et la défiance vis-à-vis des autorités sanitaires », souligne M. Cissé. Le socio-anthropologue estime que cette situation a accentué « la production de discours populaire basé sur des rumeurs non fondées scientifiquement et dont on ignore les origines ». Tout ceci a fini par entraîner la stigmatisation des malades.

Jusqu’au cimetière

Mame Diarra Kandji, socio-anthropologue et chercheure à l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) de l’Université Chekh Anta Diop de Dakar (Ucad) trouve une seule explication à la stigmatisation dont sont victimes des malades de Covid et même « des morts » : « le manque d’information ». Pour elle, la communication sur les mesures barrières (le lavage des mains, le port du masque, l’interdiction de rassemblements, la distanciation sociale, etc.) n’a pas suffi.

Ce déficit d’information et la désinformation seraient, selon Mme Kandji, à l’origine « de refus d’inhumation au cimetière de Sicap Mbao et de Malika (dans la banlieue dakaroise) de malades décédés du Covid-19 ».

En fin mai 2020, des populations de ces deux localités se sont opposées à l’inhumation de victimes du Covid-19 dans leurs cimetières, avait rapporté la presse sénégalaise.

« A Malika, au-delà d’interdire l’accès du cortège funèbre au cimetière, les voitures des sapeurs-pompiers ont été caillassées et des agents blessés », avait souligné le journal L’As Quotidien, dans son édition du 29 mai 2020, cité par l’Agence de presse sénégalaise.

Pendant cette période le Sénégal était à 3.348 cas positifs de Covid-19, 41 décès, 1.686 guéris et 1.620 patients sous traitement, selon les chiffres du ministère de la Santé et de l’Action sociale.

La situation était telle que certaines familles étaient obligées de retenir leurs enfants à la maison à cause du rejet social, selon Mame Diarra Kandji citant une enquête intitulée : « Redevabilité active de la gouvernance sanitaire, économique et sociale de la Covid-19 au Sénégal : aspects socio-anthropologiques », réalisée par le laboratoire Sahara de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, à Guédiawaye (banlieue dakaroise), Dakar centre et Touba.

Ailleurs, des personnes déclarées guéries deux mois auparavant, se sont vues interdites d’accès à des cérémonies où elles se rendaient, selon la même source.  

Pape Ndiaga Cissé ajoute que les patients sortent souvent avec un certificat de guérison qui ne fait foi que dans le monde médical. « Le mal-être social est plus vif quand le patient retourne chez lui où son statut peut même affecter toute sa famille et sa communauté. Sa maison est étiquetée « maison corona »  et même la rue, « rue Corona », explique le socio-anthropologue.

ON/fd/ts

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