Ouestafnews (en collaboration avec Code for Africa) – Sur TikTok et Facebook, foisonnent des images de médecins vantant des produits « révolutionnaires » contre des maladies chroniques telles que le diabète, l’hypertension ou encore des problèmes sexuels. Ces contenus avec des airs de spots médicaux, étalent de fausses promesses de guérison rapide. Ces messages sont souvent accompagnés d’un lien ou d’un numéro de téléphone pour passer commande. Enquête en ligne sur un phénomène qui constitue un danger pour la santé publique.
Pour comprendre le mécanisme derrière, Ouestaf News a travaillé sur un échantillon d’une trentaine de vidéos publiées entre juillet 2024 et décembre 2025 sur ces plateformes pour les étudier. La plupart de ces vidéos ont en commun l’utilisation de l’image de professionnels de santé pour crédibiliser des produits présentés comme des remèdes « miracles ».
Dans plusieurs cas, les soignants dont les images sont utilisées ont publié des démentis. Ils affirment n’avoir jamais tenu les propos et ne pas avoir donné d’autorisation pour qu’on utilise leurs images. Les voix diffusées dans les vidéos ne sont pas non plus les leurs. Il s’agit de narrations générées par intelligence artificielle synchronisées avec les images utilisées pour simuler une prise de parole naturelle.
Les auteurs de ces vidéos recyclent des images de médecins français ou nord-américains, parfois africains très reconnus sans leur accord.
Parmi les identités usurpées dans l’espace francophone, on retrouve des noms de médecin français comme professeur Didier Raoult, Dr Marine Lorphelin, Dr Jimmy Mohamed, Dr Jean-Michel Cohen, Dr Pierre Philip.
L’analyse des interactions révèle un autre aspect du phénomène. Sous ces vidéos, beaucoup d’internautes intéressés se trouvent en Afrique : Sénégal, RD Congo, Burkina Faso, Guinée, Gabon, Congo, Tunisie, Bénin…
Ces fausses prescriptions trouvent un public crédule. A preuve, nombre d’internautes demandent si le produit est « accessible » dans leur pays, « comment faire la commande » ou encore « où la recevoir ».
Cette enquête a permis de révéler comment l’identité visuelle des professionnels de santé est détournée pour vendre des produits aux promesses excessives en exploitant la confiance que suscite la « blouse blanche ».
Pour mener cette enquête, Ouestaf News a identifié, archivé et décrit trente vidéos circulant sur les plateformes TikTok et Facebook. Chaque contenu a été documenté : date de mise en ligne, identité du compte diffuseur, nature du produit, promesses de guérison, présence ou non d’un professionnel de santé dans les images, nombres de vues ou d’interactions et existence d’une possibilité de prise de contact.
Lorsque cela était possible, les images de médecins ont fait l’objet de recherches inversées pour déterminer leur origine. La grande majorité des vidéos provient de TikTok, plateforme devenue un espace majeur de promotion commerciale. Pour mesurer l’ampleur de la circulation de ces contenus, il suffit de regarder les chiffres.
Sur TikTok, d’où proviennent vingt-une vidéos sur les trente de l’échantillon (V3 à V23 dans l’échantillon), celles-ci cumulent plus de 23 millions de vues au dernier comptage effectué début décembre 2025. Sur Facebook (V1, V2 et V24 à V30), les huit vidéos identifiées approchent les 748.000 vues, sans compter les milliers de partages et de commentaires qu’elles ont générés.
Ces contenus ne sont donc pas marginaux. Ils touchent un public très large. L’échantillon étudié, permet d’observer certaines tendances, tant dans la mise en scène que dans les techniques de persuasion utilisées.
Shilajit, promu en produit miracle
Dans les vidéos analysées, le Shilajit revient dans 27 sur les 30 vidéos. Il est présenté comme une substance « naturelle » récoltée dans les chaînes de montagnes de l’Himalaya en Asie.
Selon le site français spécialisé en santé Allo Docteurs, le Shilajit est « une résine noire produite naturellement dans certains massifs montagneux (..) sous l’effet de la pression des roches ». Selon eux, c’est un « mélange complexe de végétaux décomposés sur des milliers d’années et de composés minéraux ».
C’est une substance sombre, connue de certaines pharmacopées traditionnelles, mais les preuves scientifiques de ses effets restent limitées, selon plusieurs sites spécialistes comme le site Darwin Nutrition.
Les publications médicales disponibles évoquent des pistes d’utilisation du Shilajit, sans valider les nombreuses vertus qu’on lui prêtes dans les vidéos. Certaines publications scientifiques mettent en garde contre le risque de contamination par des métaux lourds lorsque la substance n’est pas correctement purifiée.
Dans les vidéos étudiées, le Shilajit est présenté comme un produit qui, entre autres, stimule la libido, protège le cœur, régule la glycémie, soutient la prostate, corrige des hormones et la fatigue chronique. Le procédé consiste à partir d’un problème de santé répandu et anxiogène, puis proposer une solution rapide, accessible et supposément sans risque.
Toujours dans le mécanisme de persuasion, les auteurs des vidéos accusent les médecins de « cacher les vertus » de la substance.
Visages connus mais détournés
Pour ferrer les internautes, la quasi-totalité des vidéos consultées (28/30), s’appuie sur l’image d’un professionnel de santé. Le décor varie d’une vidéo à l’autre : médecin en blouse blanche ou sans, dans un bureau, en entretien, etc.
Parmi les visages qui reviennent, celui du professeur Didier Raoult, devenu célèbre lors de la pandémie de Covid-19, ou encore le Dr Marine Lorphelin, médecin généraliste et ancienne miss France. On y retrouve aussi les médecins français connus pour leur participation à des émissions de télé comme Michel Cymes ou encore Jimmy Mohamed ainsi que d’autres. Ces derniers voient surtout leurs images utilisées pour le Shilajit.
Côté Africain, les Sénégalais Dr Amadou Sall, directeur de l’Institut Pasteur de Dakar et Dr Abdoulaye Bousso, médecin qui fut très en vue lors de la pandémie du Covid-19, ont aussi vu leurs images détournées grâce à l’IA pour générer des vidéos qui font la promotion de traitement « révolutionnaire ».
Toutes ces figures sont connues du grand public dans leurs pays respectifs ou ailleurs, ce qui donne davantage du crédit à la supercherie. La stratégie communicationnelle dans les vidéos consiste à parler de symptômes, de diagnostic et complication avant de dérouler arguments de marketing en faveur du produit « miracle ». Le procédé est bouclé par la proposition d’un lien ou un numéro pour passer commande.
L’analyse image par image et la recherche inversée d’image montrent que certaines interventions médicales ne correspondent pas à la bande-son originale des images. Les mouvements des lèvres indiquent un décalage entre ce qui est dit et ce que montre l’image. Certains utilisent du texte pour cacher le mouvement de la bouche pour éviter cette analyse faciale.
Les auteurs manipulent, des extraits de personnalités, lors de prises de parole en public ou de passages dans des émissions sur la santé. Ils y intègrent leur discours avec l’aide l’IA ou régénèrent l’image pour crédibiliser l’illusion.
Sur les comptes de médias et réseaux sociaux, certains professionnels dont les images sont usurpées affirment ne jamais avoir autorisé l’utilisation de leur visage. Leur prise de parole portait à l’origine sur un tout autre sujet, sans lien avec la vente du produit promu dans les vidéos.
Vastes campagnes de certains comptes
L’enquête montre qu’une poignée de comptes Tik Tok diffuse l’essentiel des contenus. Certaines vidéos dépassent le million de vues en quelques jours. La présence systématique de liens de commande ou de numéros montre que l’objectif n’est pas d’informer sur une question de santé mais plutôt de pur marketing commercial.
Sur Facebook, les vidéos proviennent majoritairement de pages explicitement commerciales qui organisent leurs publications autour du produit. Elles reposent sur les mêmes procédés : images générées, langage médical, promesses fortes, absence totale d’avertissements ou de contre-indications.
L’analyse de l’échantillon montre également que trois comptes figurent au cœur de la diffusion massive de contenus vantant le Shilajit : Sante.et.energie, SantéÉnergie Boost et Zénith Natural global. Ouestaf News les a contactés via leurs numéros, Messenger, leurs comptes Tik Tok, sans obtenir de réponse jusqu’à la publication de cet article.
Chacun de ces comptes déploie une stratégie de publication régulière, homogène et fortement orientée vers la promotion commerciale, avec une mise en scène quasi systématique des professionnels de santé. Ensemble, ces trois comptes concentrent la majorité des vues observées dans les trente vidéos étudiées.
Le premier, « Sante.et.energie », a diffusé sept vidéos de l’échantillon entre le 28 mai et le 6 octobre 2025. Ces vidéos cumulent plus de 6,3 millions de vues, avec plusieurs vidéos dépassant le million. Ce compte Tik Tok a plus 105.500 abonnés et plus de 292.500 mentions « j’aime ».
Le compte répète le même schéma narratif : messages alarmistes, prétendues révélations médicales et renvoi systématique vers un lien d’achat. L’utilisation d’images détournées de médecins contribue à donner de la crédibilité sanitaire à des discours très éloignés des standards médicaux.
Le deuxième, « Santé Énergie Boost », se distingue par une production encore plus volumineuse dans notre échantillon. Ce compte est associé à huit vidéos de l’échantillon, publiées entre le 15 mars et le 20 octobre 2025. Leur audience dépasse les 13 millions de vues en cumulées. Ce compte Tik Tok a plus de 199.200 abonnés et près de 700.000 mentions « j’aime ».
Les mises en scène s’appuient là-aussi presque toujours sur la même figure : un médecin délivrant des conseils de santé dramatisés avant de recommander le Shilajit présenté comme « pur », « naturel » ou « le plus puissant du marché ».
Ces deux comptes renvoient à un même lien pour le l’achat du produit. Ce qui laisse penser qu’il s’agit de la même entité qui fait la promotion de son produit à travers deux comptes différents qui sont très suivis sur la plateforme Tik Tok.
Dernier compte, « Zénith Natural global » est actif sur Facebook et concentre trois vidéos publiées entre le 11 septembre et le 9 décembre 2025, pour un total d’environ 125.000 vues, sans compter les partages ou les likes. Ce compte est suivi par plus de 10.000 personnes. Le compte est généré depuis Douala (Cameroun), d’après les informations fournies par Méta.
Les publications suivent une logique similaire : discours médical détourné, présence de l’image d’un médecin, promesses de guérison rapide et appel à l’achat immédiat. La campagne s’adresse à un public ciblé, avec un discours adapté. Les vidéos renvoient toujours soit au lien d’un site internet soit à un numéro du Cameroun (+237). Le compte a publié plusieurs autres vidéos vantant les mérites du Shilajit.
Ces trois comptes (les deux sur Tik Tok et celui sur Facebook) ne se contentent pas de diffuser des vidéos isolées : ils organisent de véritables campagnes, avec des formats courts de vidéos en séries et les visuels de professionnels de santé. Leur stratégie repose sur la répétition, la diversité apparente des problèmes de santé ciblés en mettant en scène l’exploitation d’enjeux de santé anxiogènes.
Ces campagnes totalisent à elles seules des dizaines de millions de vues. Ce chiffre donne une idée de l’ampleur du phénomène de détournement d’identité visuelle médicale pour la promotion commerciale de compléments alimentaires non contrôlés ou même de médicaments.
Dans de nombreux pays, les médecins n’ont pas le droit de promouvoir des produits commerciaux. Au Sénégal, par exemple, le décret encadrant « les conditions d’autorisation de la promotion ou de la publicité sur les médicaments et autres produits de santé » est explicite : la publicité destinée au grand public est strictement limitée, les professionnels de santé ne peuvent faire de la promotion de médicament, et il est interdit d’affirmer qu’un produit améliore l’état de santé normal, qu’il est dépourvu d’effets indésirables ou qu’il constitue une solution thérapeutique garantie.
L’usurpation d’identité ou la reprise sans autorisation des images d’autres personnes pour vendre un produit peut constituer une infraction.
Face à la prolifération de contenus trompeurs, certaines initiatives tentent de rétablir un discours médical fiable sur les réseaux. En France, le syndicat de jeunes médecins généralistes ReAGJIR mène une campagne pour contrer la désinformation sanitaire, en utilisant les mêmes canaux et les mêmes modèles que les auteurs de désinformation sur la santé.
Ils utilisent des vidéos pédagogiques, avec le même procédé de deepfake pour déconstruire, preuves à l’appui, des contenus qui peuvent mettre en danger la santé des internautes, tout en rappelant l’importance de s’appuyer sur des sources fiables et sur l’expertise médicale réelle.
FD-HD/is/ts
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