Cacao-Côte d’Ivoire : les petits producteurs piégés par le Covid-19 et le marché mondial

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L'année 2020 n’a pas été une année de bonne moisson chez les petits producteurs de cacao en Côte d’Ivoire. Le Covid-19 et les aléas du marché international sont passés par là./Photo–Ouestaf News

Ouestafnews – Comme d’autres acteurs de la vie économique, les petits planteurs de cacao ivoiriens payent un lourd tribut à la pandémie à coronavirus. Confrontés à la baisse de leurs productions et revenus, ils attendent des solutions d’un Etat auquel échappent parfois les mécanismes de fonctionnement d’une filière très mondialisée.

Le 8 juin 2021, Serge Koffi, petit planteur de cacao du sud-ouest de la Côte d’Ivoire, pique une crise d’hypertension dans son champ. Evacué à l’hôpital général de San Pedro, il succombe à son accident, faute de moyens pour payer ses frais médicaux.

« J’ai vraiment versé des larmes. Il est mort car sa famille n’a pu le prendre en charge », regrette Djé Marcelin, témoin narrateur de cet événement, délégué de la Chambre régionale d’agriculture du Gbôklê, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire. A ce titre, il est le représentant des paysans au sein de l’Association nationale des producteurs de café-cacao de Côte d’Ivoire.

Selon le gouvernement ivoirien, 600.000 planteurs exploitent 2.500.000 hectares aux quatre coins du territoire. Les exploitations familiales sont les modèles les plus populaires avec des parcelles allant de 1 à 1,5 ha.

Ce sont elles qui ont le plus souffert des mesures prises pour lutter contre la maladie à coronavirus. La fermeture des frontières et la distanciation physique ont eu un impact négatif sur l’activité des petits producteurs de cacao.

Selon Kipré Hubert, planteur de cacao, beaucoup de travailleurs qui avaient rendu visite à leurs familles dans les pays voisins n’ont pas pu revenir, ce qui a réduit la main d’œuvre.

« On ne peut plus se regrouper pour travailler. On a donc du mal à entretenir nos plantations », explique-t-il.

Panique et chute des prix

L’entraide qui avait cours dans les plantations a subitement disparu, en particulier le partage d’outils de production manuels. Les agriculteurs se sont repliés sur eux-mêmes, chacun cherchant à échapper à la contamination par le virus du Covid-19.

L’impact sur la filière a été immédiat : la baisse des productions. Chez les petits cacaoculteurs ivoiriens, la récolte annuelle avoisinait en moyenne les deux tonnes avant Covid-19. Aujourd’hui, selon les producteurs, certains d’entre eux n’ont même pas récolté la moitié de leur production normale. Lors de ses recherches, Ouestaf News n’a pu avoir de statistiques sur le volume global de la production en période de Covid.

« On pouvait engranger jusqu’à 2.500.000 FCFA de revenus », souligne, nostalgique, Tape Bruno, planteur d’une soixantaine d’années habitant du village de Guidikpo, sous-préfecture de Tagbo, dans le département de Sassandra au sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Mais à l’instar de milliers d’autres planteurs, il n’arrive plus à joindre les deux bouts.

Sur le marché des transactions, le cacao, annoncé au prix officiel de 750 FCFA/kilo bord champ pour la campagne 2021-2022, est acheté aux producteurs à 400 ou 500 FCFA.

En sus, Covid-19 ou pas, le difficile accès aux plantations à cause de l’état chaotique des routes a aggravé la situation dans plusieurs régions de Côte d’Ivoire. Les rares acheteurs qui parviennent à gagner les plantations imposent aux producteurs des prix en deçà de ceux fixés par le gouvernement.

Pour Moussa Koné, paysan planteur, le non respect du prix officiel est dû au nombre insuffisant de pisteurs. Ceux-ci sont des intermédiaires entre acheteurs et planteurs dont le rôle est de collecter les volumes de cacao produits contre paiement comptant. La plupart, apeurés par la pandémie, ont réduit leurs déplacements vers les producteurs.

Confinement et crise

En plus de subir les mesures sanitaires au plan local, les petits planteurs ont aussi été affectés par les mesures de confinement successives dans les pays d’importation de cacao, le manque de conteneurs et de navires, la fermeture des usines de transformation…

Ces facteurs, à leur tour, ont entraîné des retards de paiement dans toute la filière et touché directement les petits planteurs, maillon faible d’une chaîne de valeurs très mondialisée.

Pourtant, quand le Président Alassane Ouattara annonçait un prix au producteur de 1.000 FCFA le kilo lors de la campagne électorale pour l’élection présidentielle d’octobre 2020, les espoirs étaient grands chez les petits planteurs de voir enfin leurs investissements récompensés. C’était sans compter avec plusieurs aléas dont la baisse des cours sur le marché international.

« Malheureusement, la consommation mondiale de chocolat a fortement chuté à cause des restrictions votées dans les pays européens. Les industriels ont revu leurs commandes à la baisse, ce qui freine la vente du cacao ici en Côte d’Ivoire », explique Penatirgué Soro, président de l’Association nationale des coopératives agricoles de Côte d’Ivoire (Anacaci), pilier de l’économie nationale.

150.000 tonnes perdues

Dans un rapport intitulé « Analyse des impacts de la Covid-19 sur les organisations professionnelles agricoles en Côte d’Ivoire », l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indique que 98,4 % des planteurs ont déclaré avoir connu une baisse de leur chiffre d’affaires en 2020.

Pour les petits planteurs, le salut aurait pu venir de l’application effective du « Différentiel de revenu décent » (DRD). Imaginé par le Ghana et la Côte d’Ivoire, les deux plus grands producteurs mondiaux de cacao, ce système envisageait de prélever 200.000 FCFA sur chaque tonne de fèves vendue afin de mieux rémunérer les planteurs des deux pays.

Mais le cacao ivoirien, jugé trop cher par les industriels, ne trouve pas preneur, provoquant la perte d’environ 150.000 tonnes de fèves dans les entrepôts de stockage, selon Abah Ofonun, analyste du secteur cité par Jeune Afrique.

Aujourd’hui, les cacaoculteurs peuvent s’interroger sur la valeur ajoutée de leur appartenance à une coopérative qui ne tient plus de réunion et n’organise plus de formation pour ses membres, s’inquiète Penatirgué Soro. Toutefois, une bonne partie d’entre eux reste dépendante du lien avec le marché que leur procure la coopérative, ainsi que de ses paiements en espèces.

Afin de préserver les acquis cumulés pendant de longues années mais menacés par « le ralentissement massif des activités de commercialisation », Kambou Sié, président de la Fédération des organisations de producteurs de café-cacao, annonce « une campagne de sensibilisation et d’explication » en direction des membres.

Toutefois, le Covid-19 n’explique pas à lui seul la baisse des revenus des petits planteurs de cacao ivoiriens.

Outre « le vieillissement des plantations » souligné par Rainforest, un organisme de certification américain, Marcel Yao, ingénieur agronome, pointe du doigt la variabilité pluviométrique constatée en 2020 et l’allongement de la saison sèche comme des facteurs ayant affaibli la production de cacao.

D’après la Banque mondiale, citée dans le rapport de la FAO, le secteur agricole emploie 46% des actifs et fait vivre les deux tiers de la population ivoirienne.

GAL/fd-md/ts

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