Élection présidentielle du 24 mars 2024 : le Sénégal face à son destin (Éditorial)

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Par Hamadou Tidiane SY 

Ce 24 mars 2024, les Sénégalais votent. Comme ils l’ont fait depuis l’époque coloniale (depuis 1848 et l’envoi de leurs premiers représentants au parlement français) ! Comme ils le font depuis plus de six décennies que leur pays est indépendant. 

En ce jour qui promet d’être historique, les Sénégalais vont se choisir un président. Comme ils l’ont fait douze fois de suite depuis 1960. 

Ce 24 mars 2024, le Sénégal vit un autre scrutin, comme il en a vécu des dizaines et des dizaines, entre présidentielles, législatives et locales. 

Alors, pourquoi autant d’angoisse à la veille de ce qui n’aurait dû être qu’un autre moment fort (ni plus, ni moins) dans la vie d’une nation, si habituée aux élections ?

Sauf à vouloir ne rien se remémorer, les tensions en période électorale ne sont pas, en vérité, une nouveauté au Sénégal. On se rappelle encore du 23 juin 2011, pour ne citer qu’une des dates troubles les plus récentes. 

Depuis la crise ayant opposé le président Léopold Sédar Senghor et son compagnon Mamadou Dia, en 1962, le Sénégal a connu nombre de soubresauts politiques. Il s’en est toujours plus ou moins remis. Quoique, des fois  avec quelques vilaines séquelles. Mais le principal, à savoir l’unité nationale et la stabilité de l’Etat, a toujours été sauvé. 

Il se trouve que depuis trois ans exactement, le pays est à nouveau sens dessus-dessous. Sa belle vitrine démocratique s’est hideusement « craquelée », pour emprunter une image déjà utilisée par d’autres. On a craint le pire. Au point que certains nous avaient prédit… la guerre civile. Il faut l’admettre, on n’en était pas loin. 

Depuis l’éclatement du feuilleton politico-judiciaire Sonko – Adji Sarr, le pays a failli basculer, balloté qu’il était entre la violence de rue et les arrestations massives ; les morts par balles et les attentats au cocktail Molotov ;  le saccage des édifices publics (dont l’Université) et la répression policière. 

Le pays aura quasiment été à un pas de sombrer dans la tragédie. Les discours haineux se sont multipliés. Il ne restait qu’attendre le pire.

Comme par miracle, à la dernière minute, le Sénégal a une fois de plus su se ressaisir. Le scrutin auquel certains esprits sceptiques ne croyaient plus se tient ce 24 mars. Dans un calme surprenant. Dans un dernier sursaut, le pays s’est sorti de la spirale de la violence et s’est remis sur ses deux jambes. 

Cependant, c’est un pays encore titubant face à la violence des coups que lui ont infligés ses fils et filles, qui ira aux urnes ce dimanche. Il retrouve la voie qu’il n’aurait jamais dû quitter : celle de la démocratie. Une démocratie, brinquebalante et amochée peut-être, mais une démocratie quand même. 

Les citoyens, plus que les politiques, ont pu imposer le respect du calendrier électoral. La justice si longtemps chahutée a pris ses responsabilités et montré son poids. Le chef de l’Etat, que ce soit de gaieté de de cœur ou contraint et forcé, s’est plié. 

C’est dire qu’en dépit de tout ce qu’on a dit et de ce qu’on pourra dire, le Sénégal tient. Il plie mais ne rompt pas. Ses institutions tiennent. Sa démocratie, s’essouffle, mais reste sur la piste. Ses citoyens ont fait preuve d’engagement et de maturité pour qu’il en soit ainsi. De bravoure aussi. 

On a tendance à l’ignorer, mais en dehors des chapelles politiques, les citoyens de ce pays – cette masse diffuse, silencieuse mais vigilante – savent toujours repérer la ligne rouge. Ils savent se mobiliser et se faire entendre pour qu’elle ne soit jamais franchie. Sans prendre en compte cette majorité, apolitique, qui n’est silencieuse qu’en apparence, on ne comprendrait jamais pourquoi le Sénégal a pu remettre en place son processus électoral déraillé par des politiciens. 

Sans prendre en compte cette masse de citoyens sans partis, on ne comprendrait pas pourquoi Macky Sall a renoncé au 3e mandat, malgré tout le tintamarre et toutes les manœuvres de ses affidés. On ne comprendrait pas pourquoi la non-candidature de son principal opposant, Ousmane Sonko, n’a pas produit le « chaos » annoncé. One ne comprendrait pas pourquoi Wade, malgré sa popularité et l’amour que lui portent nombre de Sénégalais, n’avait pu, en 2012, rempiler !  

Sans prendre en compte l’avis de ces millions de Sénégalais non partisans, mais qui chérissent leur pays, on ne comprendrait pas pourquoi finalement le scrutin auquel beaucoup ne croyaient plus se tient avant la fin du mandat de Macky Sall. En dépit de toutes les manœuvres et perturbations enregistrées dans le processus.  

A moins que les Dieux se retournent contre le pays ou que des vents défavorables ne soufflent sur le scrutin, il est presqu’acquis qu’à l’issue du processus électoral en cours, le Sénégal aura un nouveau président. Ce sera alors pour le Sénégal la 3e  alternance pacifique d’affilée et par les urnes, en un peu plus de deux décennies. Les pays africains qui affichent un tel bilan ne sont pas nombreux.

Attention quand même à ne pas dormir sur les lauriers. Les violences inouïes de ces dernières années ne sont pas sans laisser des effets sur les ressorts qui tiennent le pays. A force de subir des coups répétés, ces ressorts s’affaiblissent chaque jour un peu plus. Ils pourraient finir par céder. C’est là le plus grand danger.

Donc, au-delà des promesses chimériques et politiciennes sur l’économie, l’emploi, les milliards à investir ici ou là, le prochain président aura sur sa table un dossier chaud. Réconcilier le pays. Panser ses plaies. Penser son avenir. Évacuer les rancœurs.

Ce travail colossal dans les cœurs et les esprits, ne se fera pas avec financements et des projets d’infrastructures. Il se fera avec tact, finesse, bienveillance et intelligence. Des denrées qui ne sont commercialisées nulle part. Tant de mal a été fait et tant de méchancetés dites ces trois dernières années qu’on se demande comment on y arrivera.

Une fois l’élection réussie, le Sénégal et les Sénégalais auront l’impérieux devoir de se retrouver et de redéfinir des normes et des valeurs minimales pour retrouver leur vivre ensemble légendaire. Retrouver la belle entente léguée par les anciens. Reste à savoir par  quelle formule magique « l’heureux élu » y parviendra. Ce n’est pas impossible, ce ne sera pas un jeu d’enfant non plus. Il faudra travailler dur et y croire ferme pour y arriver.

C’est en cela que le Sénégal de l’après 24 mars 2024 fait face à son destin. Il va falloir se ressaisir vite ou risquer, demain, de se retrouver dans la liste des pays meurtris, ensanglantés par la haine et la violence. Dieu nous en préserve !  

*Hamadou Tidiane Sy, journaliste fondateur d’Ouestaf News. 

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