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Afrique de l’Ouest : les drogues de synthèse en vogue (rapport)

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Ouestafnews – Le marché des drogues de synthèse connaît une progression rapide en Afrique de l’Ouest. Plus accessibles, plus diversifiées et plus difficiles à contrôler, ces substances prennent une place croissante dans les économies criminelles de la région, selon un rapport publié en mars 2026 par l’Initiative mondiale de lutte contre le crime organisé (GI-TOC, Global Initiative Against Transnational Organized Crime, en anglais).

« Les préjudices causés par le marché des drogues de synthèse ne cessent de s’aggraver ». C’est le constat fait par le rapport de l’Initiative mondiale contre le crime organisé (GI-TOC). Intitulée « Cartographie des marchés des drogues de synthèse en Afrique de l’Ouest », l’étude a été menée par la GI-TOC. Elle analyse l’évolution de ce phénomène dans la région ouest-africaine.

En 2025, le trafic de drogues de synthèse est présent dans 44 % des plateformes illicites, contre 11 % en 2022 et 24 % en 2024, selon la GI-TOC. Ces plateformes sont des lieux où convergent trafics, économies criminelles et instabilité. Dans la cartographie 2025 de la GI-TOC, sur 350 plateformes identifiées dans la région et certaines zones voisines, 154 étaient associées au trafic de drogues de synthèse.

Selon un document daté de 2024 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), « ce type de drogue est en expansion sur le marché ». Ce qui a entraîné une multiplication des substances et de leurs combinaisons, présentant souvent un risque pour la santé publique.

À la différence des drogues naturelles, extraites de cultures comme le cannabis ou le cocaïer, les drogues de synthèse sont fabriquées à partir de substances chimiques, le plus souvent en laboratoire.

Les circuits du trafic se transforment en profondeur dans les pays de l’Afrique de l’Ouest. Selon le document, la sous-région n’est plus seulement un espace de transit pour les drogues internationales : elle devient progressivement un espace où se développent production, distribution et consommation.

Ces dernières années, des produits comme le tramadol, les méthamphétamines ou certains opioïdes synthétiques ont dominé une partie du marché illicite, aux côtés de cannabinoïdes synthétiques et d’ecstasy, selon l’étude.

Certaines drogues sont particulièrement présentes selon les pays. La méthamphétamine est largement associée au Nigeria, tandis que l’ecstasy apparaît plus visible au Sénégal et en Gambie. En Sierra Leone, la consommation du kush – une substance fumée dont la composition varie – a fortement progressé ces dernières années.

Pendant longtemps, le tramadol a constitué la principale drogue de synthèse circulant en Afrique de l’Ouest. Mais depuis les années 2010, la situation évolue.

La découverte d’un laboratoire clandestin de méthamphétamine au Nigeria en juin 2011 a marqué un tournant. En juillet de la même année, l’ONUDC a officiellement reconnu le Nigeria comme étant le premier pays d’Afrique de l’Ouest à signaler une fabrication illicite de méthamphétamine. Ce tournant marque le début d’une diversification rapide des substances sur les marchés locaux.

Selon le rapport de la GI-TOC, la faiblesse des investissements nécessaires dans la lutte et l’accès facilité aux matières premières dans les pays de la région favorisent l’entrée de nouveaux groupes criminels dans ce secteur.

Contrairement aux drogues issues de cultures agricoles, les substances de synthèse peuvent être produites dans des installations de taille réduite, indique le rapport. Elles sont faites à partir d’autres produits chimiques appelés « précurseurs », souvent importés d’Asie ou d’Europe. Ces drogues viennent de la combinaison et de la transformation chimique des substances dites précurseurs dans des installations souvent clandestines.

Ces composants peuvent être achetés en ligne et expédiés vers l’Afrique de l’Ouest par différents canaux, notamment les services postaux ou de livraison. Une fois arrivés dans la région, ils sont assemblés ou transformés localement avant d’être distribués sur les marchés urbains, précise le document.

Ce mode de production contribue à réduire les coûts et à multiplier les acteurs impliqués. L’étude identifie environ 350 zones d’activités liées aux drogues dans 18 pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Près de soixante d’entre elles sont associées à des contextes de violence ou de conflit.

Le Nigeria apparaît comme l’un des centres majeurs du marché régional, notamment pour la méthamphétamine. Par exemple, en 2023, dans l’État de Lagos, l’Agence nigériane de lutte contre la drogue (NDLEA) y a démantelé un laboratoire capable de produire au moins 50 kilogrammes par semaine.

Le Ghana, la Côte d’Ivoire, la Guinée ou le Sénégal figurent également parmi les espaces de circulation et de redistribution de ces substances.

Le Sahel, avec une situation sécuritaire très instable, joue pour sa part un rôle logistique important. Les routes traversant le Mali, le Niger et le Burkina Faso servent de corridors reliant les ports et les villes côtières aux circuits transsahariens.

Selon le rapport, certaines drogues comme la méthamphétamine attirent les réseaux criminels en raison de leur rentabilité et de la relative simplicité de leur production.

Au-delà des enjeux sécuritaires, le rapport souligne également des conséquences sanitaires liées à la consommation croissante de drogues de synthèse.

Selon le dernier rapport de la GI-TOC, en Afrique de l’Ouest, parmi les conséquences liées à l’augmentation de la consommation de ces types de drogues, figurent des overdoses, l’apparition de maladies chroniques et des troubles mentaux « graves ».

Les jeunes, les plus exposés

La population jeune est la première victime de ces substances. D’après le rapport, dans certains pays, cette situation pourrait représenter « une menace sérieuse pour la stabilité et le développement économique futurs ».

Depuis 2024, deux États ouest-africains (la Sierra Leone et le Liberia) ont déclaré l’état d’urgence face à l’ampleur du phénomène, une mesure habituellement réservée à des crises sanitaires majeures.

Les conséquences des drogues de synthèse sont particulièrement visibles dans ces deux pays. En Sierra Leone, la crise du kush a entraîné une explosion des admissions en traitement, en hausse de 4 000 % selon une étude publiée en 2025 par le programme de recherche African Cities Research Consortium (ACRC).

Au Liberia, les autorités évoquent une crise d’ampleur nationale. Selon les estimations de 2025 de l’Agence libérienne de lutte contre la drogue (LDEA), près d’un jeune sur cinq consommerait des drogues.

La prise en charge des usagers de drogues de synthèse reste encore limitée dans la région. Toutefois, certaines structures commencent à émerger surtout dans les pays les plus touchés. En Sierra Leone, le Sierra Leone Psychiatric Teaching Hospital de Kissy, à Freetown, constitue le principal centre de référence pour les troubles liés à la consommation de substances.

Au Nigeria, la réponse repose davantage sur un réseau en construction, avec plusieurs centres de traitement de la dépendance soutenus par les autorités nationales et l’ONUDC. Dans l’ensemble, les dispositifs présents restent insuffisants au regard de l’ampleur du phénomène, selon le rapport.

Des réseaux difficiles à combattre

Face à cette expansion, les réponses institutionnelles peinent à suivre. D’après le rapport, les capacités d’analyse en laboratoire restent faibles dans plusieurs pays, ce qui complique l’identification des substances en circulation.

En Sierra Leone par exemple, l’absence de capacités d’analyse suffisantes a longtemps empêché d’identifier précisément la composition du kush. Selon un rapport de la GI-TOC daté de février 2025, ce n’est qu’avec un appui extérieur que de premiers tests ont permis de détecter des opioïdes synthétiques puissants dans 50 % des échantillons analysés. Avant cela, les autorités faisaient face à de nombreuses spéculations et à un manque de données scientifiques sur la question.

Les dispositifs de surveillance sont également confrontés à un manque de données fiables. Les nouvelles drogues apparaissent souvent plus vite que les systèmes de contrôle ne peuvent les identifier.

Les réseaux criminels s’appuient par ailleurs sur des outils numériques pour organiser leurs activités. Les plateformes en ligne, avec le darkweb par exemple, facilitent l’achat de précurseurs chimiques et permettent la vente de produits illicites tout en préservant l’anonymat des acteurs.

Selon les auteurs du rapport, ces marchés fonctionnent comme un point d’entrée pour de nouveaux groupes criminels, qui peuvent accumuler rapidement des ressources financières avant de diversifier leurs activités.

Face à cette évolution, la GI-TOC appelle à renforcer la coopération entre les États et les institutions régionales. Les chercheurs estiment qu’une réponse efficace doit combiner surveillance sanitaire, lutte contre les réseaux criminels et amélioration des capacités d’analyse.

Les conclusions du rapport ont été discutées avec des représentants de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et du réseau épidémiologique ouest-africain sur l’usage des drogues. Elles ont également été présentées lors d’un dialogue organisé à Accra en novembre 2025 réunissant des experts africains et européens, indique le rapport.

HD/md/fd


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