Guinée : l’argent liquide se fait rare

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Ouestafnews – Depuis plusieurs semaines, les difficultés d’accès à l’argent liquide se multiplient. Que ce soit dans les banques ou dans les bureaux de transfert d’argent, très fréquentés par les Guinéens. Une situation que des experts imputent en partie aux dépenses extrabudgétaires de l’État qui s’en défend.

Pour les citoyens guinéens, trouver du cash relève désormais d’un parcours du combattant. Trois jours, c’est le temps qu’il a fallu à Saliou Baldé, menuisier, pour obtenir quelques billets de franc guinéen pour acheter des vêtements à ses enfants au marché Koloma, dans la haute banlieue de Conakry.

Le menuiser Baldé a confié à Ouestaf News avoir « fait le tour de huit kiosques » avant d’avoir pu retirer 50.000 francs guinéens », soit l’équivalent d’environ 3.250 FCFA.

Kadija Kallo, mère célibataire habitant Bellevue, non loin du centre-ville de Conakry, a dû tournoyer dans les quartiers voisins de Kenien, Liberté et Madina, qui abritent le plus grand marché du pays pour trouver du cash. En vain. Conséquence : « A l’heure où je vous parle, nous avons du mal à assurer la dépense journalière », affirme-t-elle.

Cette crise de liquidités est d’autant plus sensible que l’économie guinéenne repose en grande partie sur les transactions en espèces. Selon les derniers chiffres de l’Institut national de la statistique, le taux de bancarisation en Guinée n’atteint que 23 % de la population.

« Beaucoup de personnes qui ont l’habitude de faire leurs achats par mobile money n’y arrivent pas, et j’en fais partie », assure Abdoulaye Barry, une autre victime de cette situation.

La pénurie de liquidité se faisait déjà sentir au cours de l’année 2025. Les Guinéens se bousculaient déjà devant les banques, arpentaient les rues de Conakry à la recherche d’agences de transfert d’argent opérationnelles, mais rentraient très souvent bredouilles.

Des agences à court d’espèces

Dans cette crise de liquidités, les gérants de kiosques « mobile money » sont soupçonnés de faire de la rétention de cash. Ces derniers réfutent les accusations.

Pourtant, les tâches semblaient bien définies dans cet écosystème. Chaque kiosque ou point de vente par exemple dispose d’un fournisseur agréé par les entreprises fintech, souvent affiliés aux grosses sociétés de télécom. Ce fournisseur agréé s’approvisionne auprès d’une banque partenaire. Les banques à leur tour se ravitaillent, de façon hebdomadaire, auprès de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG).

Le moindre dysfonctionnement au niveau bancaire et au niveau de la BCRG se répercute sur toute la chaîne, impactant directement les kiosques et autres agences de transfert d’argent. « Nous n’avons pas d’argent quand il n’y en a pas dans les banques », explique Alpha Oumar Sow, gérant d’une boutique à Kobayah-Rails, dans la banlieue de la capitale guinéenne.

Sur les réseaux sociaux, des détenteurs de comptes Orange money accusent cette entreprise d’être responsable de leurs difficultés à retirer leur argent. Des spéculations que la société Orange finances mobiles, par la voix de son directeur Abdoul Karim Bangoura, a tenté de dissiper. Orange finances mobiles dispose de « suffisamment » d’argent mais n’arrive pas à le retirer de la banque pour « servir correctement » ses clients, explique M. Bangoura.

Sevrées de liquidité, les agences de transfert d’argent, pour un retrait par exemple, comptent sur les rares dépôts qui leur parviennent pour maintenir un minimum d’activité. Quand un client fait un dépôt, la somme est redistribuée directement aux autres clients qui attendent des retraits…  

Après une longue période de mutisme, l’Association des professionnels des banques (APB), qui regroupe les responsables des banques primaires, a fini par faire un communiqué pour inviter les Guinéens « à privilégier les paiements via le circuit bancaire pour plus de sécurité ».

Selon une source anonyme au sein de l’APB, pour une demande hebdomadaire de 25 milliards de francs guinéens provenant des banques, la banque centrale n’a pu satisfaire que 7 milliards. Même pour le paiement de leurs propres employés, les banques rencontrent beaucoup de difficultés, indique la même source.  

La pénurie de liquidité perdure malgré l’injection, annoncée par la BCRG entre août et octobre 2025, de 2.700 milliards de francs guinéens dans le circuit financier.

Le 1er mars 2026, le gouverneur de la banque centrale, Karamo Kaba, rejetait toute idée de « crise », évoquant de « simples tensions sur la disponibilité du cash ».

Trois semaines plus tard, face aux acteurs du secteur économique, M. Kaba accuse ceux qui pratiquent la thésaurisation, précisant que la BCRG « n’a jamais injecté autant d’argent en si peu de temps dans l’histoire moderne de la Guinée ». Il affirme que sur 100 billets injectés sur le marché, seuls six reviennent dans le circuit bancaire.   

Conséquence : la demande des banques devient plus forte que les capacités d’allocation de la BGRG. 

Aujourd’hui, les banques primaires, acculées, plafonnent les retraits. Jusqu’en fin 2025, il était encore possible de récupérer, tant bien que mal, jusqu’à 2.000.000 de francs. Mais depuis le début de l’année 2026, les retraits sont plafonnés entre 500.000 et 1.000.000 de francs guinéens, pas plus.

Pour endiguer la pénurie de cash, le Président de la République a ordonné l’émission d’un nouveau billet et la bancarisation totale des Guinéens afin de dépasser la limite actuelle des 23 %.

Dépenses extrabudgétaires

Le gouverneur de la Banque centrale a beau dédramatiser la situation, les incertitudes demeurent quant à la capacité de l’État à garder la situation sous contrôle. L’économiste Safayiou Diallo, enseignant à l’Université Général Lansana Conté,  pointe du doigt le recours massif par l’ex-Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) aux obligations du trésor (ODT).

M. Diallo cite en exemple la levée par l’État guinéen, en octobre 2023, de 5.000 milliards de francs guinéens, correspondant aux réserves obligatoires des banques primaires au niveau de la banque centrale. Ces emprunts mobilisés via des ODT devraient servir à financer des infrastructures prioritaires, avait annoncé Moussa Cissé, le ministre de l’Économie et des Finances de l’époque. Le non-remplacement de ces sommes, puisées dans les réserves des banques commerciales, pourrait avoir contribué à la pénurie d’argent liquide, explique l’économiste.

Safayiou Diallo souligne également que l’État guinéen a utilisé la saisie administrative à tiers détenteur (SATD) pour percevoir des montants que certaines entreprises lui devaient. « Ce facteur a aussi poussé les entreprises à réduire la liquidité qu’elles avaient dans les banques primaires », explique-t-il.    

Par ailleurs, les plafonnements des retraits débutés en 2025 ont poussé un grand nombre d’opérateurs économiques à thésauriser l’argent. Cette pratique leur permet d’éviter ou d’amoindrir les impacts potentiels sur leurs affaires.

L’ancien ministre de l’Économie et des Finances, docteur Ousmane Kaba, explique le mécanisme de cette rétention d’argent liquide par les hommes d’affaires.  « Lorsque les banques ne satisfont pas leurs clients, la confiance est érodée. Ceux-ci refusent d’envoyer leur agent à la banque », souligne-t-il.  

L’ancien ministre explique que les dépenses extra-budgétaires de l’État contribuent également à la crise. Si l’exécution de ces dépenses non prévues permet à l’État d’échapper à la surveillance du Fonds monétaire international (FMI), elle réduit cependant les refinancements des banques primaires, souligne M. Kaba.    

Pour l’ancien ministre des Finances, si l’on veut mettre fin à la crise, l’État doit arrêter ses dépenses extra-budgétaires et les banques primaires doivent avoir un « accès illimité » à leurs propres dépôts.

MYD/md


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