Ouestafnews – L’annonce de la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI), adoptée mercredi 6 mai 2026 en Conseil des ministres, continue de susciter de nombreuses réactions au sein de la classe politique et de la société civile ivoiriennes. Si plusieurs acteurs saluent une décision « attendue » et « nécessaire », la plupart insistent désormais sur l’urgence d’ouvrir un dialogue national afin de bâtir un nouvel organe électoral crédible, impartial et consensuel.
Fini la Commission électorale indépendante (CEI) de la Côte d’Ivoire. Si plusieurs acteurs saluent une décision « attendue » et « nécessaire », la plupart insistent désormais sur l’urgence d’ouvrir un dialogue national afin de bâtir un nouvel organe électoral crédible, impartial et consensuel.
Le Secrétaire exécutif du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP, parti au pouvoir), Cissé Ibrahima Bacongo a salué la dissolution de la CEI. Dans une déclaration publiée au nom du parti au pouvoir, il souligne que la décision répond aux nombreuses critiques formulées depuis plusieurs années par la classe politique et la société civile à l’encontre de l’institution électorale.
Selon le Secrétaire exécutif du parti au pouvoir, le gouvernement, à travers cette mesure, démontre sa volonté de rester « à l’écoute » des préoccupations des Ivoiriens afin de consolider la paix et la stabilité du pays.
Le président du Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N’Guessan a lui aussi favorablement accueilli cette dissolution. Il estime que « la CEI a fait suffisamment de mal ». Selon lui, les crises électorales de 2010-2011 et 2020, marquées par des violences meurtrières, trouvent en partie leur origine dans « le mauvais fonctionnement de la CEI ».
L’ancien Premier ministre appelle désormais à « ouvrir le dialogue politique » pour reconstruire un dispositif électoral capable de garantir des élections apaisées et transparentes.
Mentionnée dans la Constitution ivoirienne du 1er aout 2000, la Commission électorale indépendante a été créée en octobre 2001. L’opposition et la société civile lui ont très souvent reproché son manque d’indépendance par rapport au parti dominant, sa composition inéquitable et sa gestion des contentieux électoraux. En novembre 2016, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) a même fustigé sa partialité après avoir été saisie par Actions pour la protection des droits de l’homme (APDH), une organisation de la société civile ivoirienne.
Dans les réactions sur la dissolution, l’opposante Simone Ehivet Gbagbo se réjouit elle-aussi de la décision. Dans un communiqué officiel, le Mouvement des Générations Capables (MGC), qu’elle dirige, considère cette décision comme « une étape importante dans le processus de refondation du cadre institutionnel électoral ».
Le parti regrette toutefois que cette réforme n’ait pas été engagée avant la présidentielle de 2025. Le MGC plaide pour la mise en place d’un organe électoral « véritablement et totalement indépendant », composé de personnalités reconnues pour leur intégrité et sans affiliation partisane. Le mouvement appelle également à un dialogue inclusif associant partis politiques, société civile et acteurs indépendants.
Pour l’heure, le nom et les contours de l’organe électoral qui devrait remplacer la CEI n’ont pas été encore dévoilés par le gouvernement ivoirien.
Toutefois, pour Danielle Boni-Claverie, présidente de l’Union républicaine pour la démocratie (URD), la suppression de la CEI constitue une « première mesure » que son parti réclame depuis plusieurs années pour mettre un terme « à la partialité et à l’absence de neutralité » de la défunte institution. A présent, l’URD demande des actes concrets pour la mise en place d’un organe électoral qui, selon lui, doit être confiée à la société civile.
Ancien préfet d’Abidjan et président du mouvement Aube Nouvelle, Vincent Toh Bi Irié a partagé une analyse approfondie des enjeux liés à cette dissolution sur sa page Facebook. Dans une déclaration intitulée « Dissolution de la CEI : ouvrons le débat », il estime que la disparition de la commission ne suffira pas pour résoudre les problèmes électoraux ivoiriens si elle n’est pas accompagnée de réformes institutionnelles plus larges.
Il appelle notamment à « des consultations avec les partis politiques et la société civile sur la forme et les missions du futur organe électoral ». Vincent Toh Bi Irié réclame également un audit financier et institutionnel de la CEI après « deux décennies de vie institutionnelle ». Il propose en outre la création d’une Haute Cour électorale distincte du Conseil constitutionnel pour gérer les contentieux électoraux, ainsi que l’établissement d’une nouvelle liste électorale connectée automatiquement au fichier d’état civil.
Les élections législatives de décembre 2025 et présidentielle du 31 octobre 2025, toutes deux largement remportées respectivement par le RHDP et par son candidat Alassane Ouattara, ont été les derniers scrutins nationaux supervisés par la CEI. Elles ont été boycottées par les deux principaux partis de l’opposition : le parti des peuples africains (PPA-CI) de l’ancien président Laurent Gbagbo et le parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) dirigé par le banquier Tidjane Thiam.
Consultant en gouvernance, paix et élections, l’expert Justin Doua Goré constate que les membres de la Commission électorale indépendante ont été « chassés pendant qu’ils s’auto-célèbrent à Assinie ». En effet, l’annonce de la dissolution de la CEI est intervenue au moment où l’organe électoral organisait un atelier d’évaluation des derniers scrutins en Côte d’Ivoire à dans cette zone touristique située non loin d’Abidjan.
S’il juge la méthode « brutale », Justin Doua Goré estime néanmoins qu’« il était temps de faire quelque chose » face aux nombreuses critiques visant la CEI. Il rappelle les difficultés liées à la révision annuelle de la liste électorale, pourtant prévue par la loi, le refus d’un audit indépendant du fichier électoral, les accusations de fraude ayant entouré plusieurs scrutins, etc.
Le consultant en gouvernance évoque également un « véritable gouffre financier », affirmant que plus de 270 milliards de FCFA auraient été engloutis entre 2020 et 2025 pour des résultats jugés « mitigés ». A ce niveau, Justin Doua Goré juge nécessaire que la CEI soit l’objet d’un audit financier et organisationnel avant toute transition institutionnelle.
Dans le paysage médiatique et de la société civile, plusieurs voix critiques se sont également exprimées. Le journaliste Maurice Ferro Bally, ancien directeur du développement des rédactions de Fraternité Matin, estime que « l’échec de cette Commission électorale (in)dépendante est patent ». Il évoque des « scrutins entachés de violence, d’irrégularités et de contestations » et affirme que cette dissolution « ne surprend personne ».
Militante engagée du PDCI-RDA, Diane Douayé a dénoncé « une triste comédie qui prend fin sans éclat ». Dans une publication largement relayée sur les réseaux sociaux, elle critique notamment le timing de cette dissolution, intervenue quelques heures après l’annonce d’un atelier-bilan de la CEI à Assinie.
Au-delà des divergences politiques, un constat semble toutefois faire l’unanimité : la nécessité de réformer en profondeur le système électoral ivoirien afin d’éviter les crises récurrentes et violentes qui ont accompagné les élections ivoiriennes au cours des vingt-cinq dernières décennies. Plusieurs acteurs appellent désormais le gouvernement à privilégier la concertation pour restaurer la confiance autour du processus électoral et renforcer la stabilité démocratique du pays.
FGB/hd/md
Voulez-vous réagir à cet article ou nous signaler une erreur ? Envoyez-nous un message à info(at)ouestaf.com.


