Covid-19 – Côte d’Ivoire : non-voyants, grands perdants

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Ici, des aveugles à la grande mosquée d'Adjamé à Abidjan qui se font servir du café par une vendeuse. Ils n’avaient pas bénéficié de l’aide du fonds Covid de l’Etat./Photo-Ouestaf News.

Ouestafnews- Les non-voyants comptent parmi les couches sociales qui ont le plus souffert du Covid-19 en Côte d’Ivoire. Dans les villes comme dans les campagnes, les personnes souffrant de handicap visuel ont enregistré des pertes importantes dans leurs activités.

Zogbo Marie Florence supportait tant bien que mal les charges de ses deux enfants. Avec la survenue de la pandémie à Coronavirus, la femme de 42 ans qui a perdu la vue depuis 2009, peine à subvenir aux besoins de sa petite famille. Elle a dû fermer son salon de coiffure à Yopougon à Abidjan et renvoyer toutes ses employées. Perdant du coup l’activité qui lui procurait entre 180.000 à 200.000 FCFA par mois.

Comme Florence, les restrictions imposées pour freiner la propagation de la maladie ont obligé N’Gbaman Prudence à arrêter sa production d’Attiéké. C’est en produisant ce mets ivoirien à base de semoule de manioc que Prudence arrivait à nourrir ses trois enfants au quartier d’Abobodoumé dans la commune de Yopougon à Abidjan.

Nombre de femmes, membres de l’Association pour la promotion des femmes aveugles et mal voyantes de Côte d’Ivoire (APFAM- CI), ont vécu la même situation. « La crise sanitaire a plombé les activités de nos membres dont beaucoup sont dans le petit commerce et l’agriculture en milieu rural », soutient Yéaud Anne Paulette, présidente de l’association.

Les données du recensement en 2021 des personnes souffrant d’un handicap ne sont pas encore disponibles. Mais au dernier recensement en 2014, la Côte d’Ivoire comptait 70.296 non-voyants dont 40.538 hommes et 29.758 femmes.

Selon Grah Maurice du Service encadrement des organisations des personnes handicapées à la Direction de la promotion des personnes handicapées (DPPH), « au plus fort de la pandémie, les non-voyants étaient facilement exposés au Covid-19 ». L’agent de la DPPH argumente : « ces personnes ne voient pas ceux qui les saluent et, sans guide, ils ne voient pas non plus le dispositif de lavage des mains ».

Le respect du lavage des mains et de la distanciation physique d’au moins un mètre n’est pas évident pour les personnes non-voyantes. Anne Paulette de l’APFAM-CI explique : « les non-voyants utilisent les cannes blanches pour vaquer à leurs occupations mais ont besoin de personnes qui leur tiennent la main pour traverser la rue ou aller dans les endroits qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter ».

Il en est de même pour prendre un autobus. Il leur faut de l’aide. Tout cela est doublement risqué pense Anne Paulette : « celui qui vous tient la main peut vous transmettre le Covid ou il refuse de vous aider prétextant que vous êtes susceptible de lui transmettre la maladie ».

L’aveugle qui se fait aider par quelqu’un peut facilement contracter le virus à travers sa canne. « Donc, se laver les mains ne suffit pas pour lui, il faut aussi nettoyer la canne à la porte de la maison, chaque fois qu’il revient de la ville ou de ses courses », note Yao Kouassi qui trouve tout cela fastidieux pour un non-voyant.

Ce sont toutes ces raisons qui expliquent « le relâchement dans le respect des mesures barrières par les non-voyants », regrette Yao Kouassi. D’après lui, son organisation avait saisi les autorités ivoiriennes pour que les personnes en situation de handicap surtout les non-voyants qui ont besoin de guide, puissent  rester à la maison. Une doléance acceptée et matérialisée par une large campagne de sensibilisation des non-voyants sur les mesures barrières.

Aide et secours 

Pour sensibiliser les aveugles à rester chez eux, L’Etat a distribué des kits de protection contre le Covid-19 et des vivres, indique Grah Maurice de la DPPH. Selon le site du gouvernement ivoirien consulté par Ouestaf News, «le montant des opérations du Fonds spécial de solidarité et de soutien d’urgence humanitaire (FSS) au 31 décembre 2020, s’élevait à 38,536 milliards de FCFA ». 194.245 ménages vulnérables ont bénéficié des transferts de ce fonds.

Pendant trois mois, Florence a bénéficié une aide mensuelle de 25.000 FCFA à travers le soutien du gouvernement ivoirien aux ménages vulnérables en période de Covid.

Les membres de la Fédération des aveugles et mouvements associés de Côte d’Ivoire (Famaci) ont aussi bénéficié de l’aide de ce fonds Covid de l’Etat. « Le gouvernement ivoirien a distribué des cache-nez et apporté un secours de 25.000 FCFA mensuel pendant trois mois, à 50 non-voyants de la fédération », soutient Yao Kouassi, président de la Famaci.

En plus de cela, l’Etat de Côte d’Ivoire a mis en place des fonds pour le financement des activités génératrices de revenus au profit des populations vulnérables. Pour en bénéficier, Grah Maurice précise qu’il suffit de faire une demande suivie d’une enquête sociale pour estimer les besoins réels des personnes handicapées. Ces secours sociaux sont non remboursables.

Les malchanceux

Florence et les membres de la Famaci semblent être les rares à bénéficier du fonds Covid. Beaucoup de femmes souffrant du même handicap affirment qu’elles n’ont pas eu cette chance.

A l’Institut national ivoirien pour la promotion des aveugles (Inipa), dans la commune de Yopougon, la non-voyante Yéaud Anne Paulette affirme que les femmes de son association n’ont pas reçu de subvention du gouvernement. « Ce sont plutôt des ONG qui nous ont assistées avec des kits alimentaires, le gouvernement nous a juste donné des cache-nez », précise Anne Paulette.

Idem pour Kouadio Kobenan Emmanuel, vendeur de chemises. « Mes demandes d’aide adressées à la Direction de la protection sociale des personnes handicapée (DPPH) et à d’autres structures sont restées sans suite », se plaint-il. Pire, avec la fermeture des frontières, ce non-voyant ne peut plus aller se ravitailler en marchandises au Ghana alors que son bailleur le harcèle pour payer ses retards de loyer.

Même complainte chez les aveugles mendiants de la petite et de la grande mosquée d’Adjamé à Abidjan. Adama Doumbia, porte-parole des mendiants aveugles de la grande mosquée, déclare qu’ils n’ont pas reçu d’aide. Son homologue de la petite mosquée, Souleymane Koné ajoute que « la mairie est venue les recenser pour leur apporter le soutien du gouvernement, mais à ce jour, ils n’ont rien reçu ».

A la date du 20 décembre 2021, la Côte d’Ivoire compte 62.166 cas confirmés de Covid-19 dont 61.132 personnes guéries, 706 décès et 322 cas actifs, selon le ministère de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle.

PK-FD/ts

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