Sénégal : Le souverainisme économique à rude épreuve

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Ouestafnews – Les autorités sénégalaises actuelles s’illustrent par leurs discours souverainistes. Mais sur le plan économique, on est loin du compte, selon certains spécialistes. La souveraineté reste encore à l’état de promesse sur des sujets comme le franc CFA. Les contraintes sont liées non seulement à la crise de l’endettement que vit le pays mais aussi à des fragilités plus structurelles.   

Endettement extérieur, dépendance vis-à-vis des créanciers, le franc CFA, la nature extravertie de l’économie, etc. Loin des discours politiques et des déclarations volontaristes, les écueils sur les chemins qui mènent au souverainisme économique sont multiples.

Réunis autour d’un débat sur le sujet organisé par le think-tank Afrikajom Center le 16 avril 2026, les économistes sénégalais restent majoritairement sceptiques sur l’adéquation entre la réalité économique et les ambitions du gouvernement.

L’endettement extérieur réduit sérieusement la souveraineté, souligne l’économiste Babacar Gaye qui explique qu’une une bonne partie des recettes fiscales de l’État est consacrée au remboursement de dettes.

Le débat sur la souveraineté se pose depuis l’arrivée d’un nouveau pouvoir qui en a fait un de ses objectifs et un cadre pour ses choix économique. Dans l’Agenda 2050, le nouveau référentiel des politiques publiques, le gouvernement se fixe pour objectif de « garantir la souveraineté économique » du Sénégal. Pour cela, indique le document, l’État prévoit notamment de limiter son endettement à « des niveaux soutenables » et d’augmenter « significativement » sa capacité de collecte de recettes fiscales.

Mais sur le terrain, depuis 2024, le pays connaît des difficultés financière liées au poids de la dette après la révélation par l’actuel gouvernement des dettes dites « cachées ». Ces accusations, rejetées par l’ex-président Macky Sall et ses partisans, ont cependant provoqué la suspension des financements du Fonds monétaire international (FMI) et limité l’accès du pays au marché financier international.  

Cette situation fragilise les velléités souverainistes en renforçant une dépendance vis-à-vis des créanciers et des marchés internationaux, souligne l’économiste Demba Moussa Dembélé, participant au débat.

Selon lui, l’endettement extérieur est un levier de domination des bailleurs internationaux avec des politiques « dictées » de l’extérieur. C’est ce qui explique les « tensions » entre le gouvernement sénégalais et ses partenaires comme le FMI, mais aussi avec les agences de notation, estime M. Démbélé.

La note souveraine du Sénégal a subi de nombreuses dégradations de la part de Moody’s, de Standard & Poor’s et de Fitch depuis l’éclatement de cette affaire des emprunts « dissimulées ».

Le FMI, de son coté, a suspendu un prêt de 1,8 milliard de dollars prévu sur la période 2023-2026 après la confirmation par la Cour des comptes de la dissimilation du niveau réel de la dette et du déficit public. Depuis, les discussions entre le gouvernement sénégalais et le FMI s’éternisent pour la conclusion d’un nouveau programme de financement. La dernière rencontre entre les autorités sénégalaises et le FMI, le 13 avril 2026 à Washington, n’a pas produit d’avancée majeure.

Le différend porte notamment sur la gestion de la dette que le gouvernement juge encore « soutenable ». Il refuse ainsi d’envisager une restructuration. L’institution de Bretton Woods, de son coté, ne semble pas encore convaincue même si elle admet l’existence de 7 milliards de dollars de dettes bancaires non comptabilisées.

Dans ce contexte, la souveraineté voulue par les autorités sénégalaises reste de « façade » et il en sera ainsi « tant qu’on ne maîtrise pas la dette », assure l’économiste Babacar Gaye.

Cette spirale de l’endettement et de la dépendance est le résultat du modèle « extraverti » de l’économie sénégalaise, explique Ahmadou Aly Mbaye, l’enseignant-chercheur à l’université de Dakar. Si la souveraineté économique s’entend par l’ « autosuffisance », elle doit permettre de développer des chaînes de valeurs afin de pouvoir compter sur ses propres forces, estime M. Mbaye.

Avec un taux de transformation des matières premières encore « structurellement » inférieur à 15 %, le Sénégal est loin d’atteindre la souveraineté économique, renchérit Babacar Gaye.

Pourtant la « Vision Sénégal 2050 » et le Plan de redressement économique et social (Pres) s’inscrivent dans la dynamique d’une mise en valeur des ressources internes, estime le Pr Chérif Salif Sy.

L’agenda 2050 fait de la transformation locale l’axe central des politiques économiques en vue de parvenir à une industrialisation souveraine à l’horizon 2050. D’ici là, le Pres, lancé en août 2025, devrait permettre au gouvernement de maîtriser la dette, réduire le déficit budgétaire et relancer l’économie. Pour y parvenir, les autorités privilégient la fiscalité interne qui doit assurer 90 % du financement, avait indiqué le Premier ministre Ousmane Sonko.

Mais pour le Pr Chérif Salif Sy, spécialiste de l’économie du développement, la souveraineté monétaire est « indissociable » de la question de l’industrialisation. Cette souveraineté ne se construit pas sur une économie extravertie, affirme-t-il.

Dès lors, s’accordent à dire les experts, l’absence de maîtrise de la valeur ajoutée, des recettes d’exportation ainsi que du taux de change constituent de réels obstacles pour les ambitions souverainistes.

Exemple de ces problèmes structurels de l’économie sénégalaise : le déficit commercial du pays est estimé à 60 milliards de FCFA en février 2026, selon l’Agence national de la statistique et de la démographie (Ansd). Ce chiffre négatif s’inscrit dans la continuité d’une balance commerciale structurellement déficitaire. Cette tendance se poursuit malgré le démarrage de l’exploitation de pétrole et de gaz naturel en 2024.

Autre grand défi qui se dresse contre les bonnes intentions souverainistes : la sortie du franc CFA. Cette monnaie commune, que le Sénégal partage avec les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), est considérée comme un outil colonial qui permet à la France de maintenir sa mainmise sur les économies des pays qui l’utilisent.

Le Franc CFA reste la consécration d’une souveraineté « confisquée », selon l’économiste Chérif Salif Sy. Selon lui, toute sortie du Franc CFA ou migration vers une nouvelle monnaie doit s’inscrire dans une dynamique régionale.

Quant à la suppression de la centralisation des réserves auprès du Trésor français et le retrait de la France des organes de gouvernance en 2020, il s’agit de réformes « cosmétiques », estime pour sa part, Demba Moussa Dembélé.

Lors de la campagne pour la présidentielle de 2024, Bassirou Diomaye Faye avait promis de s’en débarrasser en cas de victoire. Aujourd’hui, le chef de l’État sénégalais dit privilégier la piste de la nouvelle monnaie régionale Eco portée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Ce projet, qui est dans les limbes depuis plus de deux décennies, n’arrive toujours pas à aboutir.

Alors opposant, Ousmane Sonko, leader du parti au pouvoir, a toujours fustigé le franc CFA comme un instrument de domination économique. Aujourd’hui, cette monnaie offre une stabilité qui aide Dakar à refinancer sa dette extérieure grâce notamment à la solidarité de la zone Uemoa.

IB/md/ts


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