L’université Cheikh Anta Diop de Dakar ou le grand dérèglement (Libre opinion)

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Par Mamadou Cissokho*

Pétaudière ! C’est le mot qui traduit le mieux la situation de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Et ce n’est pas une hyperbole.  Ce lieu qui fut naguère le symbole de l’excellence sénégalaise, traverse actuellement un moment de bug scientifique. L’espace est privé de toute activité pédagogique depuis juin 2023 en raison des émeutes survenues suite à la condamnation de l’opposant sénégalais, Ousmane Sonko. Aujourd’hui, l’Université de Dakar vit un grand dérèglement, elle traverse un temps-mort en raison de la confiscation de ce qui fait son essence : l’activité intellectuelle. Terreau fertile du savoir, l’institution est en train d’en être le tombeau.

Pour de nombreux observateurs, le blocage en cours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar est directement lié aux saccages intervenus au mois de juin 2023. L’explication n’est pas fausse. D’un point de vue matériel, en effet, les dégâts ont entrainé l’indisponibilité temporaire de certains locaux. Cela n’explique pas tout. Le saccage de certaines structures sociales et administratives de l’Université doit être analysé comme une conséquence. C’est le résultat d’un mal profond qui sévit à l’Université. C’est ce mal qu’il faut expliquer ; faute de quoi, on tardera à comprendre le dérèglement en cours dans ce haut lieu de fabrique des esprits.

La paralysie en cours à l’Université est avant tout d’ordre scientifique. Elle est la résultante d’une faillite intellectuelle de ses acteurs. Cette faillite, il faut la rechercher autant du côté de l’enseignant que de l’étudiant. L’auteur de ces lignes, étant étudiant, se penchera sans doute plus sur la faillite intellectuelle de ce dernier. C’est à travers le syndicalisme estudiantin que la démonstration d’une telle faillite se fera.

Jadis, laboratoire par excellence de fabrique et de promotion d’idéologies, le syndicalisme estudiantin est devenu un lieu « a-intellectuel » refusant toute production de pensée. Se démarquant de son essence idéologique, ce syndicalisme a glissé vers la pécuniarisation du nom de l’étudiant, devenu objet de convoitise des affairistes du dehors de l’université. Ce glissement s’est effectué par le trocage de l’Idée pour la Communauté. La déclinaison de celle-ci est double : elle est soit identitaire, soit régionale.

Le syndicalisme estudiantin qui fut naguère un laboratoire de pensée, est aujourd’hui réduit à un simple instrument de propagande. Dans son nouveau format, ce n’est plus la pensée qui fait sens mais plutôt la satisfaction d’intérêts privés – les membres d’une communauté ou d’une région. Ce déclin idéologique du syndicalisme estudiantin n’est pas sans rapport avec la mort des idéologies dans les partis politiques sénégalais. Ceux-ci jadis se distinguaient par leur substrat idéologique avec des écoles du parti destinées à former les militants. A l’heure actuelle, c’est loin d’être le cas.

Le temps est plutôt celui du vagabondage politique marqué par la recrudescence des relations incestueuses et des alliances contre-nature. Un  socialiste peut actuellement se retrouver dans une même alliance qu’un libéral sans que cela ne constitue un problème. Il suffit de voir les valses de la gauche sénégalaise pour s’en convaincre. Le rapport hautement intellectuel, qu’autrefois étudiant et politique entretenaient, n’existant plus. La vie estudiantine, particulièrement sa représentation subit ce mouvement de désarmement idéologique. 

La conséquence d’un tel désengagement idéologique du syndicalisme estudiantin est d’une part, la « désintellectualisation » de l’espace social de l’Université, désormais favorable à la pénétration du corps politique, et d’autre part, l’émergence d’un nouveau type d’étudiant-girouette, mercenaire sans convictions à la solde du plus offrant. Sous ce prisme, il n’est pas étonnant de voir l’imposition en force du corps politique dans l’enceinte de l’université. Une nouvelle alliance prend ainsi forme entre un étudiant idéologiquement désarmé et un acteur politique en quête permanente de propagande. Cette union marque le début du grand dérèglement.

Partant de ce constat, il n’est pas étonnant de voir l’université saccagée. Certaines opinions – pour diverses raisons – peuvent avancer la thèse de l’infiltration, toutefois, ce qui est indéniable c’est le déclin  scientifique et moral de l’étudiant. Il suffit de voir les multiples scènes de violences lors des élections des amicales, les pratiques mystiques dans l’enceinte du campus social, etc., pour s’en convaincre.

L’étudiant comme acteur à l’Université contribue à l’heure actuelle moyennement au rayonnement de celle-ci. Son copinage avec le politique nuit à son image et son honorabilité. Actuellement, nous sommes loin de la génération estudiantine de années 68 et 71 qui, contrairement à celle d’aujourd’hui plus portée sur le communautarisme – portaient des revendications idéologiques (dans le contexte de la guerre froide surtout…). Et même jusqu’aux années 80.

Ne peut éclore une Université épanouie (intellectuellement) quand l’étudiant, qui en est le principal destinataire, ne contribue pas à sa bonne marche, c’est à dire épouser ses valeurs et honorer son espace par la pensée et l’action intellectuelle. C’est cet espace qu’il faut aujourd’hui assainir. Ce travail d’assainissement s’effectuera principalement sur trois fronts.

Le campus social :

L’idée d’une suppression pure et simple du campus social a failli emporter notre adhésion. Le dérèglement en cours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar peut en effet autoriser à croire en la nécessité d’une telle mesure pour sauver l’Université. L’échec du campus social dans sa mission de  sociabilisation de l’étudiant n’est plus à démontrer. La résurgence du fait communautaire et politique (sans oublier celui religieux) sur cet espace renseigne sur ce fait. Ce constat négatif peut légitimer l’idée de suppression du campus social. Nous sommes toutefois peu séduits par cet appel au requiem du campus social. L’idée d’un sauvetage nous convainc plus. Le campus social peut être sauvé et il faut le sauver.  

La raison principale de ce sauvetage est  d’abord liée au rôle fondamental qu’il peut jouer dans la solidification de la cohésion sociale. Cristallisant toutes couches sociales et obédiences confondues, le campus social se révèle comme un puissant levier d’unité nationale. De par sa capacité à faire cohabiter les ailleurs, il permet au Sénégal de se faire. Sous cet angle, il se présente comme le lieu où le Sénégal fait connaissance avec lui-même, le lointain et le proche faisant corps dans une parfaite symbiose. En rendant possible l’unité nationale, le campus social permet à la nation sénégalaise d’exister. Celle-ci, soulignons-le, n’est pas chose finie, elle est une construction permanente. Au regard de ce rôle capital au plan du vivre ensemble, il nous parait donc fondamental de le conserver avec toutefois un nécessaire dépassement de sa physionomie actuelle. Ensuite, l’autre raison est liée au rôle qu’il (le campus social) peut avoir sur la libération intellectuelle des femmes. La condition féminine est une thématique majeure des sciences sociales à l’Université, le campus social – lieu de sociabilisation de l’étudiant et de promotion du vivre ensemble – peut servir de laboratoire de fabrique de pensées féministes et égalitaristes. Une étude menée par l’enseignant-chercheur sénégalais le professeur de droit Abdoul Aziz Diouf (« L’institution familiale, le discours juridique et l’ordre social : une critique du dogme patriarcal », in Par le droit immobilier et au-delà. Mélanges en l’honneur de Daniel Tomasin, Dalloz, 2022, pp. 625-643) révèle, des données quantitatives à l’appui, les logiques performatives des femmes en milieu scolaire. Supprimer le campus social peut constituer un frein à cette nouvelle dynamique performative et d’égalité des sexes quant à la répartition des prérogatives sociales.

Ce qu’il faut faire pour sauver le campus social de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, c’est une opération de  désengorgement, une « décentralisation sociale »,avec la mise en place de campus pluriels. Le cantonnement des étudiants dans un même espace aboutit à une situation de promiscuité (il y a une décennie, le campus social ressemblait à un bidonville). Il faut jumeler le campus social de l’Université Cheikh Anta Diop à des campus secondaires établis dans différentes localités de Dakar. On pense notamment à Pikine, Rufisque, HLM et Yoff. Ces campus auront la capacité de recevoir chacun 500 à 700 étudiants. Cette répartition entre les différents campus universitaires permettra aux étudiants de bénéficier d’un environnement social plus sain et plus ouvert à la réflexion. C’est peut-être en ce moment-là qu’ils pourront recommencer à devenir des acteurs de l’Université et non juste des acteurs à l’Université comme c’est le cas actuellement.

Ensuite le sort des amicales

Pour celles-ci, il faut des mesures drastiques,  en rupture avec l’opinion majoritaire. Les différentes propositions concernant le syndicalisme estudiantin ont toujours été portées sur sa suspension ou sa suppression pure et simple. Nous pensons ces mesures improductives. L’Université applique d’ailleurs souvent ces mesures mais sans résultats satisfaisants. Ce qu’il faut, ce n’est pas une suspension des amicales, ni une sanction de ses membres mais plutôt une révision des conditions d’élection de ses membres. Le format actuel du syndicalisme estudiantin ne saurait produire quelque chose de positif en raison de la liberté de candidature qui le caractérise. A l’heure actuelle, n’importe qui peut candidater à la présidence d’une amicale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. C’est cette liberté de candidature qu’il faut supprimer. Pour un syndicalisme de qualité, il faut nécessairement ouvrir la candidature aux meilleurs étudiants de l’Université. Le syndicalisme est la représentation des étudiants, il faut la protéger. N’entre donc pas qui veut. Seuls les meilleurs doivent prétendre à sa présidence. Mettre en avant ce critère d’excellence permet d’exorciser le syndicalisme estudiantin et le libérer de l’emprise du fait politique et communautaire. C’est seulement lorsque les meilleurs étudiants dirigent les amicales d’étudiants qu’on on peut raisonnablement s’attendre au rayonnement intellectuel de celles-ci. Le contraire serait une surprise.

Enfin le sort de l’Université

Ce chantier peut prendre des tomes. Il n’est ni simple ni individuel. Cette contribution ne saurait donc  l’épuiser. La radioscopie de l’Université dans son fonctionnement et ses formations laisse entrevoir un réel problème de système perceptible à tous les niveaux à l’Université. S’il ne se manifeste par l’ingérence politique sur son fonctionnement, c’est à travers l’archaïsme de ses contenus éducatifs qu’il s’illustre. L’auteur de ses lignes sera sans doute plus tenté à se pencher sur le  dernier point. Pour cette question, les travaux du philosophe congolais Valentin Yves Mudimbe offrent quelques éclairages. Dans son texte “Université, quel destin ?” (in L’Odeur du Père, Présence africaine, 1982, p.98 et s.), le philosophe congolais évoque la dépendance de l’université contemporaine aux impératifs politiques de l’Etat. Il convient dans le cas sénégalais de s’interroger sur ces impératifs à l’heure actuelle. Si l’on convoque les programmes, il est difficile de ne pas être pessimiste. L’Université comme lieu de production de sens éprouve des difficultés à répondre aux défis scientifiques et culturels auxquels est confrontée la société sénégalaise. Si l’on convoque son fonctionnement, le constat est encore plus alarmant. On ne saurait en effet ne pas remarquer la primauté des impératifs politiques sur les impératifs scientifiques. Ce double constat appelle la nécessité d’un renouveau universitaire qui passera inéluctablement par un changement de système. A ce propos, la lecture du texte précité de Mudimbe par les différents acteurs de l’Université Cheikh Anta Diop nous semble capitale de même qu’un autre texte dans le même ouvrage : « société, enseignement, créativité, p. 75 et s.).

Changer le système d’un point de vue contenu éducatif devra signifier une reprise du monopole du discours et de la production de sens.  D’un point de vue fonctionnement, il s’agira comme le souligne Mudimbe de « savoir comment limiter, dans la mesure du possible, l’impact d’une quelconque ‘’tactique politique’’ sur les choix à effectuer ».

La mise en œuvre des propositions évoquées ci-dessus autour du campus social, des amicales et de l’Université devra provoquer une transformation radicale de cette institution. Et c’est à cet instant où l’on pourra parler de renouveau universitaire.  

*Mamadou Cissokho, est doctorant en droit privé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

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