Ouestafnews – La « controverse » autour de l’exécution d’un contrat de 91 milliards destinés à l’électrification rurale pollue l’espace public sénégalais depuis près de deux ans. Accusations et contre-accusations fusent de partout. Les politiciens s’en donnent à cœur joie. La presse locale en fait ses choux gras. Une polémique inextricable qui mêle acteurs locaux et internationaux, publics et privés, sans qu’on puisse vraiment savoir ce qu’il en est. Ouestaf News essaie d’aller au-delà des petites querelles politiciennes et de démêler l’imbroglio. Dans cette première partie de notre enquête, on revient sur les principaux acteurs englués dans l’affaire.
Tout est parti de la mise en place d’un projet d’électrification rurale dans le cadre d’un programme plus vaste dénommé Programme d’urgence d’électrification (Puelec, mis en place en 2022).
Le projet à l’origine de la controverse concerne environ 1 500 villages qui devaient être électrifiés dans diverses régions du Sénégal. Le chiffre n’est pas toujours le même dans les documents et dans les diverses déclarations et on le verra plus loin dans l’enquête.
Parti pour être une aubaine pour des milliers de familles qui vivent sans électricité dans les villages les plus reculés du pays, le projet est devenu une bombe à retardement. Deux ans après la signature du contrat, il s’est enlisé dans des contentieux inextricables. Les populations, elles, continuent d’attendre. Qui sont alors les principaux acteurs et quel rôle ont-ils joué dans ce feuilleton politico-judiciaire, communément appelé affaire « Aser-Aee Power » ? Voici les acteurs clés du dossier.
L’Aser, une agence publique au cœur de la tourmente
L’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser, bras de l’État sénégalais dans le projet) est une agence publique autonome, rattachée au ministère en charge de l’Énergie. Sa principale mission est de faciliter l’accès à l’électricité dans les zones rurales.
C’est dans ce cadre qu’elle a été approchée de manière « spontanée » par un opérateur privé (Saidou Kane, il deviendra directeur général d’Aee Power Sénégal qui sera créée plus tard) qui propose l’électrification de plus de 928 villages, selon des documents dont Ouestaf News détient des copies.
Le 23 février 2024, l’Aser signe un contrat, mais pas avec l’initiateur du projet, Saidou Kane (qui a créé Aee Power Sénégal pour les besoins du projet). Le contrat est plutôt signé avec la société espagnole dénommée Aee Power EPC, comme précisé dans le contrat.
Selon des documents consultés par Ouestaf News, Aee Power Sénégal est présenté comme « mandataire et agent exclusif » d’Aee Power EPC au Sénégal.
Après la présidentielle de 2024, l’Aser change de directeur. La nouvelle direction décide de renégocier le contrat. En même temps, un contentieux apparaît entre Aee Power EPC et Aee Power Sénégal.
Aee Power Sénégal accuse aujourd’hui Aee Power EPC et l’Aser de l’avoir exclu du contrat renégocié, comme précisé dans une décision de l’Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) en date du 2 octobre 2024. Ici naît un premier contentieux.
Au moment de la signature du contrat (février 2024), l’Aser était dirigée par Baba Diallo. Il a été remplacé par Jean Michel Sène le 5 juin 2024 (entré en fonction le 10 juillet 2024). Ce dernier a été publiquement défendu, dans cette affaire, par le Premier ministre Ousmane Sonko lorsqu’elle a éclaté.
Après l’annonce par Ouestaf News, sur ses réseaux sociaux, de la publication imminente de cette enquête, les responsables de l’Aser, qu’un de nos collaborateurs a tenté d’interviewer pendant des semaines sans succès, ont promis d’apporter des éclairages. Leur version des faits, si elle nous parvient, sera intégrée dans la suite de cette enquête en trois parties.
Aee Power Sénégal, le prétendu père mis hors jeu
Aee Power Sénégal S.A est une société sénégalaise, créée en février 2024 par Saidou Kane, selon les représentants de la société joints par Ouestaf News. Elle a été mise en place dans le cadre de l’exécution de ce projet. Saidou Kane est un homme d’affaires sénégalais basé en Espagne, présenté par certains médias comme proche de l’ancien régime. Il est parfois confondu avec Seydou Kane, un autre opérateur économique malien vivant au Gabon.
Une « attestation d’engagement » de l’Aser, signée par son ancien directeur général, Baba Diallo, indique que « la société anonyme de droit sénégalais Aee Power Sénégal S.A intervient, dans le cadre de l’exécution du marché numéro T0296/2O24-DK, en tant qu’initiatrice du projet ». Ce document, dont Ouestaf News détient copie, est daté du 23 février 2024.
Sur les documents contractuels entre Aee Power EPC et l’Aser, l’immatriculation exacte du contrat est T0296/24-DK et non T0296/2O24-DK. Selon toute vraisemblance, malgré la différence (/2O24 dans la lettre au lieu de /24), il s’agit du même contrat. D’ailleurs, ce manque de rigueur et de précision dans l’écriture et les références se retrouve dans d’autres documents en notre possession.
Selon la décision de l’Arcop en date du 24 décembre 2024, Aee Power EPC a signé avec Aee Power Sénégal un « contrat de prestations de services et de fournitures de poteaux électriques ».
Les deux entreprises ont également signé un « engagement » tripartite avec l’Aser, le 25 novembre 2023, soit avant la signature du contrat numéro T0296/24-DK. Dans cet engagement, il est précisé qu’Aee Power EPC « donne mandat à son mandataire prestataire » sénégalais pour « l’acquisition des poteaux électriques en béton armé pour l’exécution du projet (avec 928 villages à électrifier) ».
Donc, l’initiateur sénégalais du projet ne figure que dans cet « engagement » tripartite et non dans le contrat principal d’attribution du marché final.
Aujourd’hui, Aee Power Sénégal revendique 60 % du volume global de la contrepartie financière du projet, selon le cabinet Boubacar Koïta & associés qui défend ses intérêts, dans le cadre d’une procédure introduite devant la Cour suprême.
Ici apparaît un deuxième élément de contentieux qui oppose cette fois-ci les deux « Aee Power » : Aee Power Sénégal et Aee Power EPC (Espagne).
Aee Power EPC, le contractant espagnol
Aee Power EPC est, selon sa présentation, une entreprise espagnole d’ingénierie, d’approvisionnement, de construction et de développement d’infrastructures électriques, qui intervient en Afrique subsaharienne.
Ailleurs en Afrique, Aee Power Espagne apparaît dans plusieurs projets d’électrification financés par des bailleurs. C’est le cas notamment en République démocratique du Congo ou au Kenya, comme en attestent des documents d’attribution de marchés de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement (BAD), consultés par Ouestaf News.
Le contentieux avec son partenaire sénégalais n’est pas le premier d’Aee Power Espagne. Sa présence en Afrique est marquée par d’autres litiges, au Kenya et en Côte d’Ivoire notamment.
Au Kenya, elle a été impliquée dans des différends avec la compagnie publique Kenya Power and Lighting Company (KPLC) dans le cadre, ici aussi, d’un projet d’électrification rurale, Last Mile Connectivity Project, entre 2019 et 2023.
La compagnie kényane reprochait à l’entreprise espagnole des « retards importants et des non-accomplissements des obligations contractuelles » dans l’exécution du projet. Ce différend a débouché sur plusieurs procédures devant les juridictions kényanes et à des arbitrages internationaux, selon des décisions publiées sur le portail officiel Kenya Law.
En Côte d’Ivoire aussi, Aee Power Espagne laisse des traces de contentieux, même si elles sont moins documentées publiquement que le dossier kényan. Sur le portail du Tribunal de commerce d’Abidjan consulté par Ouestaf News, Aee Power EPC SARL, sa filiale immatriculée à Abidjan depuis 2019, apparaît dans au moins quatre procédures commerciales.
Au Sénégal, Aee Power Espagne a été « associée » au projet lors des négociations (2021-2022) par Saidou Kane (futur fondateur d’Aee Power Sénégal) pour mener ensemble le dossier, selon l’homme d’affaire sénégalais. Ce rapprochement s’explique par l’architecture du projet et par les conditions posées par la Banque Santander pour financer le projet.
Le 16 novembre 2023, Aee Power EPC signe un protocole d’accord avec Aee Power Sénégal l’autorisant, « à utiliser cette raison sociale (le nom Aee Power) pour les besoins de la conception et de l’exécution du projet », selon un document de l’entreprise sénégalaise présenté dans son dossier remis à la Cour suprême.
En février 2024, l’entreprise espagnole Aee Power EPC conclut un marché avec l’Aser dans le cadre du Programme d’urgence d’électrification (Puelec). Le projet d’électrification rurale, à l’origine du contentieux, rentre dans ce programme.
Le contrat, immatriculé le 23 février 2024, est approuvé le même jour par le ministre des Finances et du Budget sous le numéro T0296/24-DK. Il avait pour objet : « la réalisation du projet de livraison d’équipements et de réalisation de services pour l’électrification de localités au Sénégal ». Ce projet devait arriver à terme en 2027, selon les documents contractuels.
« Banco Santander », l’argentier du projet
Une des plus importantes d’Espagne, la Banque Santander est le bailleur de ce projet. Elle s’engage à apporter la totalité du financement (plus de 91 milliards de F CFA) à travers un financement par « crédit acheteur ».
L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), chargée de réguler les crédits à l’exportation, indique que ces types de crédit sont octroyés par les pays pour soutenir les exportateurs nationaux. Il peut s’agir d’un soutien financier direct, d’une garantie ou d’une assurance.
Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement, dans le cadre de ce projet ? Réponse : la banque espagnole a accordé un prêt à l’État sénégalais à travers l’Aser pour qu’une entreprise espagnole (Aee Power EPC) exécute le projet sur la base d’une couverture de l’Agence espagnole de crédit à l’exportation (Cesce).
La banque Santander a annoncé, dans un courrier daté du 30 septembre 2024, la suspension des décaissements, selon un document de l’Arcop daté du 2 octobre 2024 et publié sur son site web. La banque invoque notamment des inquiétudes sur l’éligibilité d’« Aee Power EPC à la garantie souveraine de l’État (sénégalais) en cas d’éviction de la partie sénégalaise » et des incertitudes sur l’utilisation de l’avance de démarrage déjà versée. L’usage exact de ce fonds de démarrage (37 milliards de F CFA) est un autre point de contentieux dans cette affaire.
Cesce, garante du crédit export
L’Agence espagnole de crédit à l’export (Cesce) est une société espagnole d’assurance-crédit. Elle est spécialisée dans la « couverture des risques commerciaux, principalement pour les entreprises espagnoles qui exportent leurs produits et services à l’étranger », selon le site français spécialisé Assurance-crédit entreprise.
Dans le cadre de ce projet d’électrification rurale, la Cesce intervient comme assureur du financement, aux côtés de la banque Santander. Bien que son nom apparaisse dans plusieurs échanges et décisions administratives, la Cesce n’a pas publié de communication officielle sur ce dossier.
C’est la banque Santander qui mentionne la Cesce dans le dossier en précisant que la décision de suspension concerne les deux entités.
Sonac, garant des avances
Société anonyme spécialisée dans le crédit et le cautionnement, la Société nationale d’assurances du crédit et du cautionnement (Sonac) est née en 1998, des flancs de l’Agence sénégalaise pour l’assurance du commerce extérieur (Asace), créée par l’État du Sénégal en 1981.
En 1998, l’État décide de privatiser cette compagnie, tout en restant dans le capital avec 25 % des actions, selon la présentation de l’entreprise sur son site officiel. La Société nationale d’assurances mutuelles (Sonam) est alors devenue actionnaire majoritaire avec 65 % des actions.
Dans le dossier Aser-Aee Power, c’est elle qui sert d’assureur à la société espagnole Aee Power EPC pour les 37 milliards d’avance qui lui ont été versés, ainsi que pour la bonne exécution des travaux. C’est-à-dire dans le cas où Aee Power EPC manque à ses obligations, c’est la Sonac qui devra payer l’Aser.
Dans une note explicative, le ministre des Finances et du Budget affirmait le 17 juin 2025 que la Sonac apporte trois types de garanties dans ce projet : une garantie d’avance de démarrage à hauteur de 20 % du marché ; une garantie d’avance de démarrage pour les dépenses déjà engagées à hauteur de 20 % du marché ; enfin une garantie de bonne exécution à hauteur de 5 %.
L’Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) a interpellé à plusieurs reprises la Sonac pour clarifier l’attribution d’une garantie à Aee Power EPC, sans le paiement de la prime y afférente, selon des documents de l’Arcop. Il s’agit là de dispositions du code de la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (Cima).
La société d’assurance ne s’est pas officiellement exprimée sur cette question malgré ces interpellations.
Arcop, arbitre administratif des recours
L’Arcop (ex-ARMP : Autorité de régulation des marchés publics) est une institution administrative indépendante sénégalaise, disposant d’une autonomie administrative et financière. Elle a pour mission principale d’assurer, au Sénégal, la régulation du système de passation et d’exécution des contrats de la commande publique (marchés publics et contrats de partenariat public-privé).
Aux termes de l’article 20 du décret 2023-832 fixant ses règles d’organisation et de fonctionnement, elle peut connaître des litiges liés à la passation ou à l’exécution des marchés publics. C’est à ce titre qu’elle a été saisie de plusieurs recours par certaines des parties au dossier. Elle a prononcé au moins quatre décisions dans cette affaire, sans pour autant que la situation ne se décante.
L’Arcop a d’abord ordonné, par une décision du 3 juillet 2024, la « suspension de la résiliation » du contrat entre les deux Aee Power (Sénégal et Espagne). C’était suite à un premier recours de la part d’Aee Power Sénégal qui contestait l’intention de résiliation du contrat qui le liait à son partenaire espagnol dans une lettre du 25 juin 2024.
Dans une autre décision datée du 2 octobre 2024, l’autorité de régulation a suspendu l’exécution du marché jusqu’au prononcé de la décision du Comité de Règlement des Différends (CRD, une structure de l’Arcop). Le régulateur agissait ici aussi en réponse à une saisine d’Aee Power Sénégal en date du 1er octobre 2024, pour dénoncer son exclusion du marché alors que le démarrage était « imminent ».
Le 24 décembre 2024, l’Arcop se dessaisira de l’affaire suite à la saisine par les parties des juridictions pénales pour des « allégations de faux et d’escroquerie ». Cette fois-ci, elle répondait à un recours d’Aee Power EPC (Espagne) daté du 21 novembre 2024, qui lui demandait de revenir sur sa décision qui suspend la résiliation du contrat entre Aee Power Sénégal et Aee Power EPC.
L’Arcop a aussi été saisie, le 30 septembre 2024, par la banque Santander pour l’informer de la suspension du financement décidée par la Cesce, selon la décision du 2 octobre 2024 rendue par l’autorité de régulation.
Au-delà de ces acteurs, d’autres qui sont plutôt politiques (le député Thierno Alassane Sall, le Premier ministre Ousmane Sonko) ou judiciaires (Cour suprême) sont aussi intervenus dans cette affaire à rebondissements.
Au fil des mois, le dossier a glissé du terrain technique (contrats, marché, financement, garanties) vers une confrontation administrative et judiciaire, sur fond de changement de régime politique et de direction.
Les acteurs, identifiés ici, ne racontent pas tous la même histoire. Normal dans un contentieux aussi complexe et nébuleux. Reste à comprendre comment ce projet, structuré autour d’une offre spontanée et d’un financement externe, a basculé dans la controverse. Ouestaf News promet de vous en dire plus dans la deuxième et la troisième partie de cette enquête à paraître les 29 avril et 6 mai 2026.
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