Covid-19 : tragédies, réalismes et espérances (Editorial)

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L’Afrique face au virus/Photo montage Ouestaf News

Par Hamadou Tidiane Sy*

Au sortir de la grande guerre, l’Europe avait dit “jamais plus ça !”. Et son destin a basculé. Par la seule volonté de ses dirigeants. Ces derniers avaient su tirer les leçons d’une histoire tragique et désastreuse. Ils en ont fait le moteur d’un avenir à construire et qu’ils ont construit.

Pourtant, avec ses 60 millions de morts et toute la souffrance humaine qu’elle a engendrée, la seconde guerre mondiale fut une horreur. Nonobstant ce côté sombre, elle fut transformée en une belle opportunité. Elle permit à l’Europe, avec réalisme, de lancer l’idée de ce qui va, étape après étape, conduire à ce que nous connaissons aujourd’hui sous l’appellation d’Union européenne !

La naissance en 1951 de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (Ceca), fut une réponse humaine à une tragédie sans précédent. Elle reste, au même titre que les deux guerres mondiales, un marqueur dans l’histoire de l’Europe. Ainsi que du monde des organisations internationales et des entités dites « supranationales », d’ailleurs.

Signé dans les années de l’immédiat après-guerre, le traité de Paris (1951), qui annonce la naissance de la Ceca, effective en 1952, avait comme objectif clairement affiché d’éviter qu’une nouvelle guerre n’éclate dans l’espace européen. « Jamais plus ça ! », s’étaient-ils promis.

C’est donc sur les cendres laissées par le feu atroce de la guerre que l’Europe a su trouver le tremplin vers un nouveau départ, pour bâtir un projet économique et politique majeur. Projet qui lui permettra de se reconstruire et de traverser plus de sept décennies de prospérité relative. De paix et de coopération, surtout.

Quoi qu’en disent ses critiques aujourd’hui, et en dépit du récent Brexit – qui traduit plus un essoufflement qu’une tare congénitale – le projet européen aura permis à des nations jadis en guerre, de se reconstruire et de se tracer un nouveau destin !

Dans l’historiographie officielle, côté français en tout cas, on attribue ce succès à « l’audace » de Robert Schumann, ministre français des Affaires étrangères, qui en 1950 eu la fabuleuse idée de proposer son « plan » qui mènera à la Ceca. Le reste, c’est de l’histoire.

Quel lien avec le Covid-19 ?

Nos Etats, dépourvus d’infrastructures sanitaires aux normes, vidés de leurs personnels soignants partis monnayer leurs talents ailleurs, vivent avec le covid-19 une tragédie sanitaire. Une tragédie mondiale qui n’épargne presque aucun pays, certes. Mais pour l’Afrique, c’est une crise assez particulière. Des oiseaux de mauvais augure nous ont d’ailleurs prédit des millions de morts. Je n’y crois pas, mais ce n’est pas le propos ici.

Ce qu’on ne peut nier : oui, la crise survient dans des pays aux systèmes de santé fragiles. Des hôpitaux et dispensaires réduits à leur plus simple expression. Un total de « 95 lits » capables d’accueillir les cas graves, dans un pays d’environ 16 millions d’habitants, disaient les autorités sanitaires sénégalaises pour rassurer leurs compatriotes. Ridicule, face à une maladie dont le taux de propagation est hors-normes.

C’est en cela que cette tragédie revêt pour les Africains un caractère singulier. Alors que des tragédies sanitaires, l’Afrique en a connues, en connaît toujours.

La tragédie permanente du paludisme : 228 millions de cas dans le monde en 2018, dont les 93 % en Afrique. Sur les 405.000 morts de cette maladie cette année-là, les 98 % sont des Africains, si on se fie aux chiffres de l’OMS. La tragédie du sida, ses effets pervers et désastreux sur les ressources humaines ces deux à trois dernières décennies. La tragédie interminable des épidémies d’Ebola : cycliques et meurtrières.

Des tragédies sanitaires récurrentes qui auraient déjà dû nous ouvrir les yeux. Nous alerter. Nous pousser à la recherche de solution, à l’action et au réalisme. Nous pousser à l’audace, afin d’en finir avec le mal et nous tracer de nouvelles voies. Hélas, jusque-là, toutes ces tragédies ont laissé nos dirigeants de marbre. Avec notre complicité peut-être ?

La tragédie, c’est de savoir que pendant des décennies, ces dirigeants ont préféré aller se soigner en Europe et aux USA plutôt que d’investir dans les infrastructures de santé de leurs propres pays. D’avoir, sans gêne, laissé nos hôpitaux devenir des mouroirs pour le petit peuple.

Nous aurions dû agir depuis longtemps. Nous ne l’avons pas fait. Ironie du sort, pour cette fois, ceux vers qui nos dirigeants se sont toujours tournés pour, de manière éhontée, quémander de l’aide, sont préoccupés par leurs propres populations, plutôt qu’à répondre à des appels de détresse. On peut, tout cynisme mis de côté, dire : « à quelque chose malheur est bon ».

Ne voilà-t-il pas que tout d’un coup, et comme par enchantement, partout sur le continent, nous voyons exploser la créativité de nos populations face à la pandémie : l’engagement de la jeunesse dans les programmes de sensibilisation ; la générosité des hommes d’affaires ; l’inventivité des universités dans la conception de respirateurs artificiels et de gels ; le génie créateur de nos artisans dans la fabrication des masques…

Il y a eu aussi – c’est à mon sens nouveau et très salutaire – l’émergence d’une opinion publique africaine forte et exigeante. Connectée au monde. Prête à défendre le continent. Au point d’obtenir des excuses publiques de grands noms de la science en France ! Qui l’eût cru ? C’est là que j’entrevois l’espoir.

L’espérance vient de ce réalisme affiché pour faire face tous ensemble à l’adversité. Le salut viendra de toutes ces initiatives. Locales et dispersées certes, mais qui peuvent êtres connectées et se compléter. Qu’elles réussissent ou échouent, elles traduisent une aspiration profonde des peuples africains au changement qualitatif de leurs vies, longtemps chahutées par un leadership défaillant. Il faut compter sur ce sursaut salvateur et le maintenir en vie. S’y appuyer plus qu’il ne faut écouter les alertes intéressés et hypocrites de l’Organisation des nations unies.

Peut-on d’ailleurs en profiter pour répéter ici que l’ONU et sa bureaucratie, ne sauveront pas l’Afrique. Ni l’ONU, ni ses multiples agences, ni ses programmes et démembrements qui noyautent tout dans nos pays.

Si espérance il y a et si salut il doit y avoir demain, il faudra aller les trouver ailleurs. Pour ma part, je mise sur cet élan créateur. Je trouve requinquant cette inventivité salvatrice et cet enthousiasme soudain, retrouvés par les fils du continent, plongé en pleine crise pourtant !

A présent, il ne nous reste donc plus que l’audace. L’audace de dire « jamais plus ça ». L’audace de vouloir prendre notre destin en main.

*Journaliste, fondateur d’Ouestaf News, Ashoka & Knight News and Knowledge Fellow, Fulbright New Century Scholar

 

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