Financer les infrastructures narratives africaines comme la prochaine frontière économique à plusieurs milliards de dollars (Libre opinion)

À LIRE

spot_img

À l’issue de la conférence Shaping the Future of African Media, organisée le 29 avril 2026 à Accra par Africa News Agency, Hon. Akwasi Opong-Fosu et Ekow Quandzie ont coécrit cette tribune appelant l’Afrique à considérer les médias, les industries créatives et les infrastructures narratives comme une frontière stratégique pour la croissance économique, l’investissement et l’influence mondiale.

Par Akwasi Opong-Fosu & Ekow Quandzie*

Il existe un paradoxe au cœur de la relation entre l’Afrique et le reste du monde. Le continent abrite certaines des formes de narration, de musique, de mode et de cinéma les plus puissantes de la planète. Nollywood produit davantage de films que Hollywood en volume. Les Afrobeats dominent désormais les plateformes mondiales de streaming. Pourtant, lorsque les investisseurs, rédacteurs en chef et décideurs politiques du monde entier évoquent l’Afrique, ils retombent trop souvent sur les mêmes récits : instabilité, corruption, dépendance et crise.

Cette situation résulte de choix structurels : qui possède les infrastructures mondiales de l’information, qui finance les rédactions qui couvrent le continent et qui contrôle les plateformes qui amplifient ou étouffent les voix africaines. L’écart entre la réalité vécue par les Africains et la représentation mondiale du continent n’est pas principalement un problème de contenu. C’est un problème de distribution, de propriété et de cadrage narratif. Et combler cet écart constitue aujourd’hui l’un des impératifs stratégiques les plus importants pour les décideurs politiques et les investisseurs africains.

Nous écrivons depuis deux perspectives distinctes mais complémentaires : l’une ancrée dans la communication stratégique et le storytelling, l’autre dans la promotion de l’investissement et la politique économique. Nous avons partagé ces réflexions lors de la deuxième édition de Shaping the Future of African Media, organisée par Dounia Ben Mohamed à Accra en avril 2026.

Nous sommes convaincus que ces deux domaines doivent être alignés de manière volontaire si l’Afrique veut transformer son immense capital culturel en puissance géopolitique et économique durable.

Qui contrôle le récit africain ?

Selon le Global Media Index for Africa, produit par University of Cape Town et publié par Africa No Filter et The Africa Center en mai 2024, les 20 médias les plus influents du monde n’ont obtenu qu’une note « moyenne » concernant leur couverture de l’Afrique. The Guardian arrive en tête avec 63 %. The Washington Post ferme la marche avec 47 %. The Wall Street Journal obtient 48 % et The New York Times 51 %. Ces trois grands médias américains, pourtant centraux dans la formation des perceptions des investisseurs et décideurs mondiaux, figurent parmi les moins bien classés.

La couverture médiatique reste largement centrée sur la politique, la pauvreté, la corruption et les conflits. Agence France-Presse se distingue par l’étendue géographique de sa couverture, avec 56 % des pays africains couverts, mais son siège se trouve à Paris. Ce seul fait résume le problème structurel : la première version de l’histoire de l’Afrique est encore écrite ailleurs.

La Chine l’a bien compris et investit en conséquence. Xinhua dispose de plus de 30 bureaux à travers l’Afrique et présente délibérément le continent sous l’angle du partenariat Sud-Sud. Il s’agit d’un investissement géopolitique. L’Afrique doit traiter ses propres infrastructures narratives avec la même urgence stratégique.

Pourquoi le récit est aussi une politique économique

Dans les stratégies africaines de promotion des investissements, une vérité fondamentale est bien connue : la perception précède le capital. Avant d’investir dans un pays, les investisseurs se forgent une opinion à travers les informations qu’ils lisent, les signaux culturels qu’ils perçoivent et les contenus numériques qui apparaissent lorsqu’ils recherchent le nom d’un pays.

Une nation dotée d’un récit mondial fort, cohérent et ambitieux bénéficie de coûts d’emprunt souverain plus faibles, attire davantage d’investissements et remporte plus facilement les sièges régionaux des entreprises internationales.

Le Rwanda constitue sans doute l’exemple le plus marquant sur le continent. Après le génocide, le pays a construit une nouvelle réputation grâce à des investissements soutenus dans la communication, les infrastructures et un discours politique cohérent, jusqu’à devenir l’un des marchés africains les plus attractifs pour les affaires.

Le Ghana a démontré une logique similaire avec le programme Year of Return, qui aurait généré plus de 3 milliards de dollars d’activité économique en 2019. Cette campagne a fonctionné parce qu’elle associait authenticité culturelle, communication stratégique et facilitation des investissements.

Les données de l’économie créative renforcent cette dynamique. Selon Brookings Institution, les industries créatives africaines pourraient atteindre 200 milliards de dollars d’ici 2030, soit environ 4 % du PIB du continent, tout en créant plus de 20 millions d’emplois.

La diaspora africaine a envoyé plus de 100 milliards de dollars de transferts vers le continent en 2023. Les gouvernements africains doivent désormais construire les mécanismes d’investissement capables de capter cette valeur : fonds dédiés à l’économie créative, obligations diaspora, programmes d’ambassadeurs et dispositifs de facilitation des investissements.

Cela implique aussi la création d’infrastructures africaines de distribution : plateformes de streaming, agences de talents et organismes de gestion des droits capables de préserver la valeur des contenus africains au lieu de laisser les revenus, les données et les droits aux plateformes étrangères. Aujourd’hui, entre 50 % et 75 % des revenus de l’industrie cinématographique africaine seraient perdus à cause du piratage, tandis que les systèmes de royalties restent largement dépassés.

À quoi devrait ressembler une stratégie continentale de soft power

Une stratégie crédible de soft power africain doit aller au-delà d’un slogan ou d’un logo. Elle doit constituer un écosystème complet combinant infrastructures, institutions, cadres juridiques et capital humain pour modifier la manière dont l’Afrique participe à l’économie mondiale de l’information.

Infrastructure narrative : l’Afrique a besoin de médias africains disposant d’une véritable distribution mondiale, notamment d’une agence de presse continentale puissante et d’initiatives comme le Pan-African Media Fund annoncé lors de Shaping the Future of African Media à Accra. Ce fonds devrait fournir des financements patients et stratégiques permettant aux rédactions africaines d’atteindre des standards internationaux sur les plans éditorial, technologique et commercial.

Des institutions comme Banque africaine de développement, Afreximbank, Africa50 ou encore Union africaine devraient participer à cette dynamique pour garantir crédibilité, gouvernance et financements de long terme.

Propriété intellectuelle : chaque contenu créatif africain dont les droits échappent aux Africains représente une fuite de soft power et de valeur économique. Le rachat majoritaire de Mavin Global par Universal Music Group illustre l’appétit mondial pour la propriété intellectuelle africaine.

Mobilisation de la diaspora : avec plus de 170 millions de personnes à travers le monde, la diaspora africaine constitue l’un des plus puissants relais d’influence et l’une des sources d’investissement les plus sous-exploitées du continent.

Mesure et responsabilité : chaque grande économie africaine devrait mettre en place un audit annuel de son image internationale afin de mesurer l’impact économique de sa perception mondiale.

Volonté politique : aucun de ces objectifs n’est techniquement impossible. Mais tous nécessitent une volonté institutionnelle forte. Les dirigeants africains doivent considérer la communication stratégique et le storytelling comme des enjeux économiques nationaux.

Le moment d’agir est arrivé

La Corée du Sud n’est pas devenue une puissance culturelle mondiale par hasard. Le gouvernement a investi méthodiquement dans la K-pop, le cinéma, les médias internationaux et la diplomatie culturelle. Résultat : la vague culturelle coréenne, le Hallyu, aurait généré 12,3 milliards de dollars de valeur économique en 2022.

Le Qatar a construit Al Jazeera comme un projet géopolitique stratégique comparable à la construction d’un port ou d’une infrastructure nationale.

L’Afrique possède déjà tout le nécessaire : une diaspora de 170 millions de personnes, des industries créatives mondialement attractives et la population la plus jeune et la plus dynamique du monde. Ce qui manque encore, c’est l’architecture stratégique permettant de transformer cette puissance culturelle organique en véritable frontière économique et géopolitique.

*Akwasi Opong-Fosu, ancien député et ancien ministre d’État du Ghana, président du conseil d’administration du Ghana Investment Promotion Centre ;
Ekow Quandzie, spécialiste de la communication, responsable des relations publiques chez Global Media Alliance.

Publié avec l’aimable accord de l’Africa News Agency (ANA


Voulez-vous réagir à cet article ou nous signaler une erreur ? Envoyez-nous un message à info(at)ouestaf.com.

Articles connexes

spot_img

Actus