Journalistes en prison : Bénin et Nigeria, l’ombre au tableau ouest africain

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Patrice Gbaguidi (gauche, Bénin) ; Hervé Alladé (milieu, Bénin) ; Luka Binniyat (droite, Nigeria), ce sont les trois journalistes ouest africains envoyés en prison en 2021 dans le cadre de leur profession./Photo montage Ouestaf News, décembre 2021.

Ouestafnews- A travers le monde, 293 journalistes sont actuellement emprisonnés dans le cadre de leur travail, révèle un recensement du Comité de protection des journalistes (CPJ, basé à New York). En Afrique subsaharienne, plus d’une cinquantaine de journalistes sont derrière les barreaux. Qu’en est-il de l’Afrique de l’Ouest ?

A l’Ouest du continent, le CPJ note l’emprisonnement de trois journalistes dont un au Nigeria et deux au Bénin. Naguère vitrine de la démocratie en Afrique de l’ouest francophone, le Bénin a voté un Code du numérique qui aujourd’hui pose bien des soucis aux journalistes et au citoyens utilisant les réseaux sociaux.

Ce rapport a été rendu public avant la dernière vague d’arrestations au Togo, où les journalistes Ferdinand Ayité, directeur de publication du journal « L’Alternative », et Joël Egah, directeur de publication du journal « Fraternité » sont en détention depuis le 11 décembre 2021.

Ils ont été placés sous mandat de dépôt après leur convocation et audition deux jours auparavant par la Brigade de recherche et d’investigation (BRI) à Lomé, à la suite d’une dénonciation pour outrage à autorité et diffamation, et diffusion de propos mensongers, selon leur avocat. Il est reproché aux deux journalistes d’avoir tenu des propos critiquant deux ministres du gouvernement actuel du Togo, dans l’émission « L’autre journal », diffusée sur YouTube.

Accusé d’harcèlement électronique, les journalistes Patrice Gbaguidi et Hervé Alladé (respectivement rédacteur en chef et propriétaire du quotidien privé Le Soleil Bénin Infos) sont en prison depuis novembre 2021. « Ils sont accusés d’avoir violé le code numérique béninois, entré en vigueur le 20 avril 2018, parce que leur reportage sur les méfaits présumés d’un fonctionnaire a été diffusé sur les médias sociaux », précise le CPJ.

Publié le 25 août 2021, ce reportage a fait par la suite l’objet d’une plainte déposée par le concerné, Marcellin Laourou, un fonctionnaire des douanes béninoises.

Victime du même chef d’accusation, le journaliste d’investigation Ignace Sossou avait passé six mois en prison en 2020 après avoir relayé sur Facebook des propos tenus par le procureur de la république d’alors Mario Métonou.

Les journalistes Casimir Kpédjo en 2019 et Aristide Hounkpèvi en 2020 ont aussi été brièvement détenus sur la base de ce Code du numérique.

Tous ces professionnels de l’information sont victimes de l’article 550 du Code qui dispose que : « Quiconque initie une communication électronique qui contraint, intimide, harcèle ou provoque une détresse émotionnelle chez une personne, en utilisant un système informatique dans le but d’encourager un comportement grave, répété et hostile est puni d’une peine d’emprisonnement d’un (01) mois à deux (02) ans et d’une amende de cinq cent mille 500.000) FCFA à dix millions (10.000.000) FCFA, ou de l’une de ces deux peines seulement. »

Lois sur le numérique, un danger

Pays frontalier du Bénin, le Nigeria se signale aussi dans le classement du CPJ à travers la détention du journaliste freelance Luka Binniyat. Arrêté par la police de Kaduna (Nord), suite à une plainte de Samuel Aruwan, le commissaire de l’Etat pour la Sécurité interne et les affaires intérieures, M. Binniyat qui est aussi militant des droits de l’Homme est en détention depuis le 4 novembre 2021.

Selon le CPJ, Luka Binniyat, en vertu de la loi nigériane sur la cybercriminalité, a été accusé de « cybercriminalité » suite à la publication d’un article, le 29 octobre 2021.

L’article 24B de cette loi, criminalise l’utilisation d’ordinateurs ou d’autres appareils pour transmettre des informations que l’expéditeur « sait être fausses, dans le but de causer une gêne, un désagrément, un danger, une obstruction, une insulte, une blessure, une intimidation criminelle, une inimitié, une haine, une mauvaise volonté ou une anxiété inutile à une autre personne ou de provoquer l’envoi d’un tel message ».

Sur les 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), seuls le Bénin et le Nigeria comptent des journalistes emprisonnés dans le cadre de leur travail. Les cas évoqués plus haut se ressemblent à plus d’un titre dans la mesure où ces professionnels de l’information ont fait l’objet de plaintes issues d’officiels titulaires de charge publiques. Ils sont également poursuivis sur la base des nouvelles lois sur le numérique.

Le Bénin occupe la 114e position sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters Sans Frontières (RSF) en 2021. Le pays a perdu 36 places depuis 2016. Dans ce même classement, le Nigeria a lui aussi chuté de 5 places par rapport à 2020.

Le 3 mai 2021, lors de la journée mondiale de la liberté de la presse, RSF a appelé les autorités béninoises à réformer le Code du numérique. « Ce texte ne devrait pas être utilisé pour détenir arbitrairement des journalistes, pratique qui a largement contribué à la chute libre que connaît le Bénin au Classement mondial de liberté de la presse ces dernières années », note RSF sur son site web.

A l’exception notable de l’Afrique australe, où il n’est recensé aucun journaliste emprisonné. L’Afrique de l’Ouest est globalement mieux lotie que le reste du continent. En Afrique centrale, on note 8 détentions dont 6 au Cameroun. En Afrique de l’Est, ils sont 18 journalistes arrêtés. Avec 30 journalistes détenus, l’Afrique du Nord détient le record continental.

L’année 2021 a été « particulièrement sombre » pour la liberté de la presse, souligne la CPJ. Le recensement a révélé que le nombre de reporters emprisonnés pour leur travail a atteint un nouveau record mondial de 293, contre un total révisé de 280 en 2020.

MN/ts

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