Mali – droits humains : les méfaits de la surpopulation carcérale

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Comme à la prison des femmes de Bollé à Bamako, les détenus vivent des conditions déplorables dans les Maisons de correction et d’arrêt au Mali. Photomontage captures d’écran / Ouestaf News

Ouestafnews – La surpopulation touche presque toutes les maisons d’arrêt au Mali. Elle conduit à des violations des droits des détenus comme l’accès à la santé, à une nourriture de qualité, etc. Malgré l’alerte de plusieurs acteurs du milieu carcéral et des organisations de défense des droits humains, le drame persiste.

Douze heures. C’est l’heure du déjeuner à la Maison central d’arrêt de Bamako (MCA). Entre les quatre murs de cette prison datant de l’époque coloniale, construite pour accueillir 400 personnes, s’entassent 3.364 détenus. Ce qui donne un taux d’occupation de 841 %.

Politiciens, célébrités du showbiz, opérateurs économiques, petits et grands délinquants, etc. séjournent à la MCA. Ici comme dans les 58 autres prisons maliennes, les milieux de journée sont très animés. A l’entrée principale, une fenêtre ouverte permet d’acheminer aux détenus les repas apportés par leurs parents. Les visiteurs du jour sont, pour la plupart, des épouses de détenus.

« Le repas servi à l’intérieur est impropre à la consommation. C’est du riz à peine cuit et préparé sans aucune condition d’hygiène », se plaint Abdoul Niang, un ex-pensionnaire des lieux libéré en fin 2021 après plusieurs mois de détention. Son épouse parcourait une dizaine de kilomètres chaque jour pour lui apporter à manger.   

Cette tradition des parents qui livrent eux-mêmes de la nourriture aux détenus est l’une des conséquences de la surpopulation carcérale. A l’intérieur de la prison, la situation est plus chaotique, témoigne Abdoul Niang qui précise que toutes les cellules sont pleines à craquer.

A preuve, Abdoul confie qu’il partageait un lit de deux places avec trois autres détenus dans une chambre du 4e cabinet (l’un des blocs des détenus provisoires) qui hébergeait au total 190 détenus. « Comparé à d’autres détenus de notre bloc, j’étais parmi les privilégiés ».

Au cours de son séjour à la MCA, Abdoul a eu la malchance de passer quelques jours dans une des cellules des condamnés. Il a été ainsi puni pour avoir enfreint les règles de son quartier. « C’est comme une boite de sardine. Les gens meurent là-bas », se rappelle Abdoul Niang. Il explique que des détenus se tiennent debout pour que d’autres dorment entassés jusqu’aux portes des toilettes. « Il faut enjamber les gens couchés pour accéder aux toilettes en marchant sur les orteils. C’est pire que tout ce qu’on peut imaginer », renchérit Abdoul.

Le problème du surpeuplement des prisons est connu des autorités. Le problème se pose avec acuité partout, selon Ibrahima Tounkara, directeur national de l’Administration pénitentiaire et de l’éducation surveillée (DNAPES). Pour illustrer ses propos, il cite le cas de la 2ème Maison d’arrêt du Mali qui se trouve à Kayes. La DNAPES, avec une équipe de plus de 800 agents, admet les dangers liés à cette situation.

Selon la Commission nationale des droits de l’homme, le ratio normal est d’un agent pour dix détenus. Au mois de juin 2022, le Mali comptait 8.670 prisonniers dans ses 60 établissements de détention, selon les données du bureau Mali du Programme des nations unie pour le développement (Pnud). La même source indique que la DNAPES est doté d’un effectif de 900 agents. Cela équivaut à un agent pour environ neuf détenus, un ratio légèrement meilleur que la norme internationale.

Mais en dépit ce ratio respectable, les syndicalistes maliens se plaignent : « La mission de surveillance est intenable avec l’effectif en place », pense Abdoulaye Fofana, inspecteur principal des services pénitentiaires et secrétaire général de la section syndicale des surveillants de prison. Ce « déficit » supposé d’agents avancé par le syndicaliste est contredit par les chiffres si ceux fournis par le Pnud sont exacts.

« La surpopulation a des répercussions négatives sur l’état de santé des prisonniers, sur l’alimentation, bref sur la vie en milieu carcéral », reconnaît le directeur national de l’Administration pénitentiaire.

« Nous avons une ligne budgétaire pour la prise en charge alimentaire des détenus. Mais nul ne peut maitriser la croissance démographique au niveau de nos centres de détention », fait constater M. Tounkara.

Au début de l’année, l’administration planifie en fonction du budget disponible mais ses prévisions ne tiennent pas car le nombre de détenus double presque, selon Ibrahima Tounkara. Pourtant, l’Etat consent des efforts chaque année pour répondre aux besoins des prisons.

« De 2017 à 2022, nous sommes passés de 900 millions FCFA à environ 1 milliard 600 millions au titre de l’alimentation. Pour les produits pharmaceutiques, l’allocation est passée de 45 millions à 90 millions de FCFA », argumente-t-il. Des montants qui paraissent insuffisants face au boom des effectifs dans les prisons.

Ces faibles montants s’expliquent par la part accordée au ministère de la Justice sur le budget national. En 2021 par exemple, le budget national du Mali s’élevait à plus de 2.100 milliards FCFA et seulement environ 1,7 % était alloué au département de la Justice, selon Abdoulaye Coulibaly, directeur des finances et du matériel du ministère de la Justice.

L’insuffisance du personnel pénitentiaire est une autre préoccupation face à la surpopulation carcérale, eu égard aux nécessités de maintien de l’ordre et de surveillance.

« Pendant un long moment, nous n’avons pas procédé à des recrutements. Mais l’année dernière, nous avons pu recruter 130 surveillants de prison qui viennent d’être mutés. Un recrutement de 150 agents est en cours cette année aussi », révèle Ibrahima Tounkara.

Sur le plan sanitaire, le ministère de la Justice ne dispose pas suffisamment de personnel soignant pour la prise en charge des prisonniers.

« Sur les 60 maisons d’arrêt, seule une trentaine dispose des infirmiers ce qui n’est pas acceptable. On a que deux médecins », indique M. Tounkara. Il se réjouit par ailleurs du recrutement de 28 nouveaux infirmiers en 2022 dont le déploiement est en cours. En plus de cela, le directeur de l’administration pénitentiaire rappelle la signature d’un arrêté interministériel qui oblige le ministère de la Santé à prêter main forte à l’administration pénitentiaire dans la prise en charge des prisonniers.

En dépit de ces efforts de l’Etat malien, les organisations de défense des droits humains alertent très souvent contre les effets induits par le surpeuplement dans les prisons maliennes. Ainsi, la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) a documenté dans son rapport 2020 des « violations des droits fondamentaux des personnes privées de liberté ».

Selon M. Bouaré, les détenus ne jouissent pas de leur droit à la santé au niveau des lieux de privation de liberté.

Lenteurs judiciaires

Il n’y a pas que le manque de moyens alloués aux services pénitentiaires qui explique la surpopulation carcérale. Les lourdeurs dans le traitement des dossiers judiciaires font que le nombre de prévenus dépasse celui des condamnés, explique Abdoulaye Fofana, inspecteur principal des services pénitentiaires et secrétaire général de la section syndicale des surveillants de prison.

En juillet 2022, le ministre de la justice a également indiqué dans un communiqué « des cas de détentions arbitraires et de non-respect du délai légal de détention » en cours au sein des maisons d’arrêt. Le ministre Mamoudou Kassogué reconnait que cette situation ne favorise pas « une meilleure maîtrise de la situation carcérale »

Dans son rapport 2020, la CNDH recensait 4.644 détenus préventifs et 2.221 prisonniers déjà jugés et condamnés dans les différents établissements pénitentiaires maliens. Ces détentions prolongées  de présumés innocents, constituent « un abus » que dénoncent les organisations de défense des droits humains depuis plusieurs années.

« Les émissions quasi systématiques des mandats de dépôt portent atteinte au principe de la présomption d’innocence et engorgent les prisons », déplore Aguibou Bouaré, président du CNDH.

En dehors de la nouvelle Maison centrale d’arrêt de Bamako construite à Kéniéroba près de Kangaba, aucun établissement pénitentiaire malien ne répond aux normes établies en matière de construction de prison, souligne le secrétaire général de la section syndicale des surveillants de prison, Abdoulaye Fofana. La plupart datent de l’époque coloniale, ajoute le régisseur de la Maison d’arrêt et de correction de Koulikoro.

Dans son rapport 2020, la CNDH a formulé plusieurs recommandations dont la construction de nouvelles prisons conformes aux normes internationales et des rénovations de maisons d’arrêt vétustes.

En réponse à ces insuffisances, l’Etat a lancé un programme de modernisation des maisons d’arrêt et de renforcement de leur capacité d’accueil. Ainsi, une nouvelle maison d’arrêt de Bamako à Kéniéroba d’une capacité de 2.500 détenus attend ses premiers pensionnaires, selon  M. Fofana afin de décongestionner la vieille MCA de Bamako.  

MD/fd/md/ts

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