Médias ouest africains: professionnalisme et éthique restent de grands défis (entretien exclusif)

Sulemana Braimah, Accra, le 12 octobre 2018. Photo/Ouestafnews

Ouestafnews – Emergence et impact du numérique sur les médias, survie et viabilité financière des organes de presse, liberté de la presse, éthique et pratiques professionnelles sont des questions qui agitent et interpellent le monde des médias. L’Afrique de l’Ouest n’est pas en reste.

En marge de la conférence ouest africaine sur le journalisme d’investigation organisée à Accra par la Fondation ouest africaine pour les médias (MFWA, sigle en anglais), du 10 au 12 octobre 2018, notre reporter a rencontré Sulemana Braimah, pour une discussion franche sur toutes ces problématiques. Plutôt lucide et un brin autocritique, le directeur exécutif de la MFWA, est également revenu sur le besoin d’un retour impératif à l’éthique et à la déontologie.

Ouestafnews – Quel regard portez sur l’état de la presse en Afrique de l’Ouest ?

Sulemana Braimah- Je pense qu’il y a eu des améliorations en termes de liberté mais la progression de cette même liberté est très lente. Dans certains pays il y a même eu régression. C’est comme si nous faisons un retour vers les périodes autocratiques que nous avons connues naguère. Si vous prenez la Guinée par exemple la situation n’est pas des meilleures. Au Nigeria, des journalistes ont été assassinés, et d’autres mis aux arrêts. Même au Sénégal, des problèmes sont encore à résoudre en ce qui concerne les journalistes. Ici au Ghana, on dit que la presse est libre mais je peux dire pas autant qu’on le pense, car des journalistes sont régulièrement attaqués et violentés par des activistes politiques ainsi que d’autres groupes (…)

Il y a eu une année en Afrique de l’Ouest, où 150 attaques contre des journalistes ont été recensées. C’est vraiment déplorable. Nous avons encore beaucoup de choses à faire pour changer la donne.

Ceci étant dit, je pense aussi que nous journalistes nous devons aller de l’avant en terme de respect de l’éthique et de la déontologie qui gouvernent notre métier afin que certaines catégories de personnes ne puissent plus se servir de cela comme excuse pour nous attaquer. Le professionnalisme et le respect total de l’éthique restent encore de grands défis. Nous faisons face à un autre challenge c’est-à-dire l’introduction des technologies et des médias sociaux. Sur cet aspect, les journalistes doivent toujours avoir le réflexe de se distinguer des non journalistes qui apportent des contenus en ligne. Si je suis un journaliste et celui-là est juste un bloggeur, ma production doit se distinguer comme un travail journalistique, comparé aux contenus mis en ligne par les non professionnels autrement dit, les bloggeurs, les journalistes citoyens, etc.

Vous avez ici, je pense les grands problèmes de l’heure et il y a enfin le défi du financement des médias. A travers la région, les entreprises de presse se battent, certains ont déjà fermé d’autres développent des mécanismes de survie. Sur ce point, nous devons réfléchir davantage, ceci d’autant plus que si nous nous battons pour la liberté, pour améliorer la qualité de notre travail, nous devons avoir des entreprises durables et solides.

Ouestafnews – Vous évoquez à l’instant la figure des « blogueurs », alors l’omniprésence de la technologie, est-ce une menace ou une opportunité pour les professionnels de la presse ?

SB – Je pense que vous parlez d’une évolution technologique qui va aller crescendo, le monde va continuer à changer. D’où de multiples défis.

Dans des professions comme la médecine, les spécialistes développent de nouveaux outils pour faire face aux urgences de l’heure. Dans notre profession nous devons d’abord considérer cette progression technologique comme un challenge avant tout mais aussi une opportunité qui va nous permettre de rendre notre travail meilleur.

Tout en étant ici au Ghana, j’ai accès à Ouestafnews aucun problème là-dessus, deux décennies auparavant, pour ce qui est de la presse écrite, il me fallait un support physique du moins, pour consommer de l’info venant de chez vous. A travers la technologie, l’opportunité est ainsi donnée de toucher une audience planétaire. C’est vrai que ces outils peuvent être disruptives comme on le dit mais c’est à nous de nous adapter, de faire en sorte d’en tirer le meilleur profit.

Ouestafnews – Partout en Afrique de l’Ouest, la situation financière des médias inquiètent et pose un problème de survie face au développement des technologies, à quelles solutions pensez-vous ?

SB – Je pense que la communauté des confrères travaillant en ligne, s’agrandit et les promoteurs doivent avoir une meilleure compréhension du business digital pour les médias. C’est quelque chose qui manque souvent. Je pense aussi qu’on se dirige vers des moments où les gens doivent envisager la question de la spécialisation.

Si vous voulez vous consacrer au sport, c’est votre domaine, idem pour les loisirs, la politique ou encore pour ceux qui font de l’investigation. Nous devons aussi prendre en compte que tous les médias ne peuvent pas être généralistes parce que tout simplement les moyens ne suivent pas pour s’attacher les services d’autant de journalistes. Il est aussi important que les données issues de travaux de recherches soient disponibles afin que les patrons de presse se mettent au diapason des évolutions et de ce que les autres font. En Amérique et en Europe, les gens font des recherches et génère de la connaissance tous les jours.

Ouestafnews – Au Ghana, au Sénégal et aussi dans beaucoup de pays de la sous -région, les gouvernements tardent à mettre en œuvre les lois sur l’accès à l’information. Comment cette situation affecte le travail de la presse ?

SB – (L’absence de loi sur l’accès à l’information) constitue un grand manquement. Dans quelques pays ouest africains des lois sur l’accès à l’information ont été votées mais la situation n’a pas changé. Dans les pays où cette loi marche vraiment, le journaliste n’a pas à faire une demande formelle, l’information dont il a besoin est là à sa disponibilité. Dans nos pays d’Afrique de l’Ouest, la pratique du secret est encore très forte. De l’information censée être à disposition de la presse est rangée dans la catégorie des secrets et cela affecte la qualité de notre travail.

Ouestafnews – Dans les deux derniers classements de Reporter sans frontières (RSF), on constate que le Ghana et le Cap-Vert, sont mieux classés que les Etats-Unis, n’est-ce pas là un gros motif de satisfaction ?

SB – Sur le papier, c’est très beau, mais la réalité est fondamentalement différente Je sais comment certains classements internationaux sont réalisés.

Au Ghana, par exemple on dit : y a-t-il une loi réprimant pénalement la diffamation ? Non. Est-ce que les journalistes sont libres de s’exprimer ? Oui. Est-ce que l’exécutif commande l’arrestation d’un journaliste ? Non et ainsi de suite. Généralement tels sont les indicateurs utilisés mais le Ghana enregistre un des plus importants taux en termes d’attaques contre la presse. Ce point précis qui concerne des attaques contre des journalistes ne constitue qu’une composante dans de tels classements qui se concentrent plus sur les politiques, le cadre législatif … C’est vrai sur le papier c’est beau, certains peuvent s’en enorgueillir mais je pense que le Ghana a encore beaucoup à faire.

Ouestafnews –Que fait votre concrètement votre organisation pour améliorer les conditions de travail des journalistes ?

SB – Pour les journalistes, sans doute le premier besoin est la liberté d’exercer leur métier. C’est la raison pour laquelle nous avons un important programme dédié à la liberté de la presse. A cet effet, nous allons dans des tribunaux pour soutenir des confrères, nous multiplions les déclarations, les pétitions et les plaidoyers en direction des décideurs étatiques et autres parties prenantes.

En plus de ce travail de plaidoyer pour la liberté de presse, nous sommes aussi actifs dans le renforcement de capacités des journalistes. Sur ce point je donne l’exemple de cette conférence que nous tenons depuis hier (NDLR, du 10 au 12 octobre 2018)  ici à Accra, qui a permis à des journalistes d’agrandir leur réseau et de partager des expériences. Nous le faisons régulièrement à travers l’Afrique de l’Ouest.

Au Sénégal, au Burkina Faso, et au Mali, nous sommes actuellement en train de dérouler un projet Médias et Gouvernance. Tenez au Mali, par exemple, lors de la récente élection présidentielle, nous étions sur le terrain pour travailler avec la Police et la Gendarmerie sur la question de la sécurité des journalistes couvrant le scrutin.

MN/ts

 

 

 

 

 

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