Sénégal : main tendue du président, doutes chez certains opposants

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La classe politique, première responsable de l'instabilité au Sénégal /Photo montage-Ouestaf News.

Ouestafnews – A moins de dix mois de l’élection présidentielle de février 2024 au Sénégal, le climat politique reste tendu, notamment en raison des arrestations et procédures judiciaires en cours. Dans ce contexte de tension politique, le président Macky Sall s’est dit « ouvert au dialogue ». Une partie de l’opposition sénégalaise doute de sa sincérité !

Le dialogue entre acteurs politiques est « important ». Il est « essentiel » à l’apaisement de la tension politique. C’est le point de vue d’Abdoulaye Tabane, jeune employé dans le secteur bancaire, interrogé par Ouestaf News dans les rues de Liberté 6, quartier situé à la lisière du centre-ville de Dakar.

Pour l’étudiant de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Abdoulaye Thiaw, « dialoguer » à quelque mois d’une élection présidentielle n’est qu’« une stratégie politique » pour tromper ses adversaires.

Les propos du jeune employé de banque Tabane et du jeune étudiant Thiaw représentent les deux points de vue qui s’affrontent au Sénégal dans les états-majors politiques et plus largement dans tout le pays, depuis que le président Macky Sall a lancé son appel au dialogue le 3 avril 2023, veille de la fête de l’indépendance du pays acquise en 1960.

Dans son message à ses compatriotes, le président Macky Sall s’est dit « ouvert au dialogue et à la concertation avec toutes les forces vives de la nation ». Un appel qu’il réitère trois semaines plus tard, à l’occasion de la fête de l’Aid, marquant la fin du mois sacré de ramadan, dans un entretien accordé à la radio Futurs media (Rfm, privée). Aussi ouvert au dialogue qu’il soit, le président ne manque pas d’y ajouter une conditionnalité : « le respect de l’Etat de droit ».

« Le peu d’enthousiasme qu’a suscité cet énième (appel au dialogue) est, en soi, une indication du niveau de rupture de la confiance entre les organisations et leaders de la classe politique sénégalaise », écrit l’ancien ministre de la culture, Amadou Tidiane Wone, dans un article de blog. Cet ancien ministre de Wade, qui s’est rapproché de l’opposant Ousmane Sonko, pense néanmoins, qu’il faut « absolument (…) répondre à tout appel au dialogue ».

Tout naturellement dans le camp du pouvoir, on y voit une aubaine pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouve le pays depuis plus d’un an. Pour l’Alliance pour la république (APR), parti du chef de l’Etat, le dialogue est un moyen de « consolider (…) la pacification de notre espace public et pour des élections apaisées. »

Dans le camp adverse, on n’est pas aussi enthousiaste que dans celui du président à l’idée de ce dialogue.

« Il n’y a ni pertinence ni urgence à dialoguer avec Macky Sall », avait clamé Ousmane Sonko, arrivé troisième du scrutin présidentiel de février 2019 avec 15,67 % des suffrages. Ce dernier, considéré aujourd’hui comme le « principal » opposant, est engagé dans un bras de fer mortel avec le pouvoir, sur fond de multiples affaires judiciaires le concernant.

D’ailleurs, la situation qui prévaut dans le pays est partie d’une affaire judiciaire concernant l’opposant. Accusé de viol par une masseuse d’un salon de « beauté » dakarois, en février 2021, Ousmane Sonko appellera ses partisans à se mobiliser pour dit-il refuser que la justice ne soit utilisée pour le rendre inéligible à la prochaine présidentielle. Depuis chaque étape de ce procès est source de tension et parfois de violence. Aujourd’hui, à l’accusation de viol, se sont ajoutées d’autres accusations, dont une de diffamation pour laquelle il a été reconnu coupable et condamné. Mais à une peine qui ne le rend pas inéligible.

Sous le coup de procédures judiciaires diverses, Ousmane Sonko, sent néanmoins le danger qui le guette. « Nous n’accepterons jamais de subir des chantages. Penser que nous allons répondre à son fameux dialogue, c’est peine perdue », a-t-il fait savoir lors d’une conférence de presse le 1er mai 2023.

D’autres opposants, pourtant beaucoup plus mesurés, emboîtent le pas à M. Sonko en estimant « superflu » ce qui se dira dans un éventuel dialogue.

« L’application de notre constitution, charte fondamentale de notre pays, ne peut pas faire l’objet de marchandages entre officines politiques. La non-candidature du président Macky Sall est « hors dialogue » et « hors agenda politicien », a clairement dit Dr Abdourahmane Diouf, président du parti Awalé dans un communiqué en date du 6 mai 2023.

L’allusion du Dr Diouf est un prolongement de l’interprétation faite par Aminata Touré de l’appel au dialogue du président Sall.

Cette ex-Première ministre de Macky Sall, qui a par ailleurs conduit les listes du parti au pouvoir lors des dernières législatives a rejoint le camp des opposants, après s’être vue refuser le perchoir qu’elle estimait lui revenir.

Elle soupçonne que l’appel au dialogue n’est qu’un un « deal » dont l’issue serait d’amnistier Karim Wade (fils de l’ex-président Abdoulaye Wade, tout-puissant ministre de ce dernier, condamné dans des affaires d’enrichissement illicite à la chute de son père). Selon la version d’Aminata Touré, le dialogue vise à rendre ses droits civiques à M. Wade fils, pour sa participation à la présidentielle de l’année prochaine, d’une part, et à valider une 3e candidature de l’actuel président à l’élection de février 2024, d’autre part.

Cette éventuelle candidature est l’autre grand point de contentieux entre le président Sall est ses principaux opposants. Lui-même ne s’est pas encore clairement prononcé sur ses intentions, mais ses partisans mènent un grand tapage autour de sa candidature alors que ses adversaires affirment que, selon la constitution, il est inéligible à un 3è mandat.

En dépit du climat suspicieux, tout le monde dans l’opposition n’est pas foncièrement opposé au dialogue.

Pour le Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition) de l’ex-président Abdoulaye Wade, une lecture toute différente s’impose. C’est la première fois que le président Sall « aborde le règlement de la situation arbitraire et injuste de Karim Wade », lit-on dans un communiqué du parti qui répond « oui » à l’appel présidentiel.

Avec Karim Wade, Khalifa Sall apparaît comme une des deux curiosités de l’initiative du pouvoir. Scrutée et épiée, sa position est très attendue en raison de son appartenance à Yewwi askan wi (Yaw), la coalition d’opposition qu’il partage avec Ousmane Sonko et d’autres leaders politiques.

« Il est opportun, à un moment, qu’on puisse s’asseoir forcément pour discuter. Je fais partie de ceux qui ont horreur de la politique de la chaise vide », explique le leader du mouvement « Taxawu Sénégal » dans un entretien accordé au site Dakar Matin.

En mars 2018, l’ancien maire de Dakar a écopé de cinq ans de prison ferme pour divers délits dont « escroquerie aux deniers publics ». Depuis, son inéligibilité le poursuit.

Selon beaucoup d’observateurs, la participation de Khalifa Sall au dialogue serait un coup rude à la coalition Yaw qui a contribué à affaiblir l’hégémonie parlementaire de la coalition au pouvoir Benno bokk yaakaar (Bby) aux législatives de juillet 2022.

Donner des gages d’apaisement

Pour être sincère et productif, cet appel au dialogue, selon Amadou Tidiane Wone, doit s’accompagner « de mesures d’apaisement ».  A cet égard, « désengorger les prisons du surplus de détentions préventives pour délit d’opinion serait un pas en avant », plaide-t-il

En l’absence de chiffres officiels, des sources diverses font état de la présence de plusieurs centaines de « détenus politiques » dans les prisons sénégalaises notamment de militants de Pastef-Les patriotes.

Selon le think-tank Afrikajom Center, cette situation est « une opportunité » pour faciliter le dialogue et anticiper la libération de tous les « détenus politiques ». Dans son entretien du 22 avril, Macky Sall avait rejeté l’existence de détenus politiques dans le pays. 

Depuis plusieurs semaines, les autorités judiciaires et politiques ont durci la répression dans les rangs de l’opposition dont le pic a été l’arrestation et l’emprisonnement de Bassirou Diomaye Faye, secrétaire général du parti Pastef-Les patriotes (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), le 14 avril dernier. Le numéro 2 du premier parti d’opposition est poursuivi pour « diffamation sur un corps constitué, diffusion de fausses nouvelles, outrage à magistrats. »

Au-delà des contradictions entre bords politiques, d’autres acteurs proposent l’approfondissement du dialogue. Par exemple, le mouvement MESURe, une émanation de diverses organisations de la société civile et d’individualités, souhaite une prolongation de la période d’inscription sur les listes électorales close le 2 mai dernier, le règlement définitif de la question sur le parrainage et la fixation des conditions d’éligibilité des candidats aux différentes élections.  

Pour l’instant, la tenue ou non du dialogue ainsi que son succès ou son échec restent d’abord et avant tout entre les mains des politiques.

ON-MD/ts

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