Glyphosate, carbofuran : menaces sur l’Afrique de l’Ouest

Des experts africains demandent de plus en plus des mesures de précaution contre le glyphosate. Image: La Croix/capture d'écran/youtube

Ouestafnews – Voué aux gémonies depuis l’éclatement de l’affaire du Roundup (pesticide commercialisé par l’entreprise américaine Monsanto), le glyphosate fait aujourd’hui l’objet de vifs débats. Face à cette substance largement présente sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest, experts et militants africains en appellent aux gouvernements pour prendre des mesures de précaution.

Selon un document du Fonds des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) consulté par Ouestafnews, le glyphosate est un « herbicide fortement lié aux particules du sol et qui n’est pas absorbé par les racines des plantes ».

Le glyphosate est facilement transféré du feuillage traité vers d’autres parties de la plante, ce qui le rend très efficace contre certaines mauvaises herbes vivaces.

Substance souvent qualifiée de cancérogène, le glyphosate entre dans la composition de plusieurs pesticides autorisés dans les pays africains, notamment ceux de la région ouest africaine, et plus largement dans les  pays membres du Comité inter-Etats pour la lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS, 11 pays).

« Nos gouvernements doivent bannir l’usage du glyphosate, ne serait-ce que comme mesure de prudence, beaucoup de pays le font actuellement », a déclaré à Ouestaf News, Mariann Bassey Orovwuje, présidente du Conseil d’administration de l’Alliance pour la sécurité alimentaire en Afrique (AFSA).

De nationalité nigériane, Mme Bassey Orovwuje, précise que le glyphosate est très répandue dans son pays. « Il s’agit d’une préoccupation mondiale où des intérêts financiers colossaux sont aussi en jeu », souligne la présidente d’AFSA.

Une  vingtaine de pays à travers le monde ont déjà pris des mesures contre le glyphosate, soit en le bannissant, soit en restreignant son usage, selon plusieurs experts interrogés par Ouestaf News. On ne compte aucun pays africain dans cette liste.

Au Salvador, le glyphosate a été banni après avoir été identifié comme la principale cause de la mort de plusieurs milliers d’agriculteurs qui ont tous succombé à des problèmes de reins au cours de ces dix dernières années.

A la tête de  «Nous sommes la solution », une organisation qui regroupe des cultivatrices en Casamance, dans le sud du Sénégal, Mariama Sonko, estime qu’on est là face aux conséquences du « diktat de l’extérieur sur notre agriculture ».

«En plus des conséquences néfastes sur la santé et l’environnement, les acteurs à la base ne sont pas formés sur l’usage des pesticides», souligne-t-elle, plaidant pour un « meilleur contrôle » de ces substances.

Voir le CILSS bannir le glyphosate ! Le consultant burkinabé, Ibrahim Ouédraogo se dit sceptique . «Nos états ne semblent pas sensibles (…) à ces choses-là, c’est à nous populations d’être conscients », préconise-t-il. Ces experts et militants de l’agro-écologie e sont confiés à Ouestaf News en marge d’une conférence internationale, organisée du 03 au 05 novembre au Sénégal par AFSA sur le thème des “Systèmes alimentaires africains”

Au Sri Lanka où le même phénomène qu’au Salvador a été constaté dans les régions agricoles du pays, une loi est en passe d’être votée pour bannir tous les pesticides à base de glyphosate.

Glyphosate et cancer

Le glyphosate est une substance jugée dangereuse par les uns, défendue par les autres notamment par des associations d’agriculteurs en Europe qui attestent de sa grande efficacité.

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classait le glyphosate parmi les substances «probablement » cancérogènes. Des études publiées, pendant cette même année dans la revue scientifique The Lancet, évoquent des risques de lymphomes (cancer du sang).

Elles font également état des impacts négatifs sur les organes de détoxification de l’organisme, le foie et les reins, ainsi qu’au niveau du système hormonal.Un an plus tard, au terme d’une étude, l’OMS en arrive à la conclusion que le lien entre cancer et glyphosate est improbable.

Toujours-est-il que le Roundup, le plus célèbre des pesticides à base de glyphosate, et son fabricant Monsanto ont été condamnés par la justice américaine à payer 289 millions de dollars à Lee Johnson, un jardinier souffrant aujourd’hui d’un cancer.

A travers les Etats-Unis, plus de 4000 affaires concernant le glyphosate sont sur la table des juges. Utilisé depuis 1974, le glyphosate fait l’objet d’un vif débat en Europe suite à la publication du CIRC en 2015.

La volonté de certains pays de bannir la substance se heurte aussi au refus d’associations d’agriculteurs qui considèrent le glyphosate comme l’herbicide le plus efficace sur le marché.

Glyphosate, carbofuran dans le Sahel

Le contrôle des pesticides dans les pays sahéliens est du ressort du Comité sahélien des pesticides (CSP), un organe du CILSS. Cette organisation sous-régionale regroupe le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali,  la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo.

La dernière liste des pesticides homologués par le CSP date de mai 2018. Elle a été dressée au sortir d’une rencontre tenue à Bamako. Cette liste consultée par Ouestaf News contient 432 pesticides autorisés. On y dénombre exactement 49 produits à base de glyphosate dont le Roundup de Monsanto.

Malgré l’existence de la CSP, au niveau national, les pesticides et leurs potentiels dangers sur l’environnement et sur la santé ne font pas encore l’objet d’une réelle préoccupation dans les pays sahéliens. Au Sénégal, par exemple, le gouvernement a annoncé, en avril 2018, la mise en place d’un Comité national de gestion des pesticides.

Selon le ministère de l’Environnement, ce Comité sera un cadre technique de réflexion, d’orientation d’exécution et de mise en œuvre du plan national des décisions prises au niveau national, régional en vue de se conformer aux réglementations en vigueur.

Il va coordonner les actions entrant dans le cadre de la gestion des pesticides dans chaque pays, a ajouté Boniface Cacheu, conseiller juridique, soulignant que tout doit être coordonné pour une bonne gestion. Cité par l’Agence de presse sénégalaise,  Boniface Cacheu  a admis que beaucoup de pesticides entrant au Sénégal et en Afrique de l’Ouest n’ont pas été expérimentés pour pouvoir déceler leurs conséquences sur l’environnement et la santé.

Au Sénégal, plusieurs drames causés par des pesticides ont été répertoriés dans le passé. En juillet 2000, seize jeunes agriculteurs bien portants dans la région de Kolda (sud du Sénégal) sont tombés malades et sont morts. Les résultats des tests effectués à l’époque par des experts de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) avaient indiqué une intoxication au Granox, un pesticide à base de carbofuran

Le carbofuran,  jugé « hautement toxique » par l’OMS a été banni par l’Europe et les Etats-Unis.

Sur une liste faisant le recensement des pesticides (homologués comme non homologués par le CILSS) circulant en Afrique de l’Ouest, l’ONG Pesticide Action Network (PAN) mentionne le Granox de même que sept autres produits dont le carbofuran est la substance active.

Le carbofuran, selon le PAN, circule encore largement en Afrique de l’Ouest. Pourtant au CSP, on s’est engagé depuis 2015 à bannir les pesticides à base de carbofuran. Selon un document de la Convention de Rotterdam consulté par Ouestaf News, le carbofuran a des effets néfastes sur la santé et l’environnement.

Initiée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) en 1998, la Convention de Rotterdam est un mécanisme international qui offre la possibilité à un pays de décider quels sont les produits chimiques ou pesticides dangereux qu’il peut refuser, s’il pense ne pas être en mesure de le gérer en toute sécurité.

«Dès lors qu’il y a de fortes suspicions quant à la toxicité d’une molécule donnée et que des preuves scientifiques n’ont pas été établies quant à son innocuité, le bon sens recommanderait de suspendre son utilisation, le temps d’être éclairé par la science… », préconisait dans une interview avec Scidev, le Professeur Amadou Diop, spécialiste de la Chimie analytique à la faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

MN/ad/ts

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