Média – Souveraineté éditoriale : l’Afrique veut reprendre la main

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Ouestafnews – À l’heure où les fausses nouvelles circulent à la vitesse des algorithmes, les questions sur l’intégrité de l’information et la souveraineté éditoriale s’imposent comme un enjeu pour les médias africains. Réunis à Dakar dans le cadre du Salon international des médias d’Afrique (Sima), plusieurs responsables de rédaction, formateurs et dirigeants d’entreprises médiatiques ont milité pour que l’Afrique reprenne la main.

« Nous vivons à l’ère de la post-vérité, des deepfakes (vidéos truquées par IA) et de la manipulation algorithmique », souligne le journaliste sénégalais Adama Sow. Et la question centrale selon M. Sow reste celle-ci : « comment construire une société où la vérité n’existe presque plus ? »

Spécialiste des usages numériques, Adama Sow modérait, le 28 octobre 2025 à Dakar, dans le cadre du Salon international des médias africains (Sima), un panel sur « Intégrité de l’information, transformation numérique et souveraineté éditoriale ». 

Autour de lui, des intervenants venus du Sénégal, du Tchad, de la Tunisie et du Cameroun ont partagé leurs expériences mais surtout la situation des médias de leur pays respectifs, souvent marquées par la précarité des infrastructures et la dépendance à la technologique étrangère.

Selon eux, les médias africains font face aujourd’hui à un double défi : s’adapter à l’accélération technologique et sortir de leur fragilité économique. Il faut ajouter à cela l’impératif de faire face aux conséquences des réseaux et médias sociaux devenus le terrain privilégié de la désinformation ainsi qu’à la dépendance aux plateformes étrangères pour la diffusion des contenus.

Tous ces facteurs rendent vulnérable le secteur et imposent à l’espace médiatique africain le besoin de se réinventer et d’innover.

Pour la Tunisienne Awatef Dali, ex-directrice générale de la télévision publique tunisienne, l’intégrité de l’information est « indissociable » de la révolution numérique. Les nouvelles technologies submergent les rédactions par un flux constant d’informations favorisant la désinformation et la manipulation.

Mme Dali plaide pour une vigilance accrue. Selon elle, chaque média devrait « disposer d’une équipe de veille » capable de surveiller les réseaux sociaux, de réagir en temps réel et de contrer les rumeurs avant qu’elles ne se répandent. Elle défend également la formation continue des journalistes à la rigueur numérique.

Pour de nombreux acteurs, la question n’est plus seulement technique. L’accès aux outils numériques, l’hébergement des sites et la protection juridique des contenus deviennent des enjeux de souveraineté.

Mahamat Mamadou Gjimtebaye, directeur de Tchad Info, témoigne de la vulnérabilité de l’écosystème africain. Son média a été bloqué après une plainte déposée aux États-Unis. « Un homme politique tchadien basé aux Émirats a invoqué une loi américaine pour faire suspendre notre site », explique-t-il.

Si le site de Tchad Info a été si facilement suspendu, c’est qu’il est hébergé sur des serveurs américains. Selon Gjimtebaye, cela révèle la fragilité structurelle d’un écosystème numérique dominé par des infrastructures extérieures au continent. Face à cette situation, Tchad Info a migré vers un autre modèle en devenant son propre hébergeur pour garantir sa souveraineté.

Pour le journaliste tchadien, l’expérience de son organe constitue un argument de taille pour appeler les uns et les autres à mutualiser leurs efforts afin de mettre en place un serveur commun et propre à eux, pour héberger les médias du continent. Selon lui, c’est le seul moyen viable pour ces derniers afin d’avoir leur « indépendance » et de « contrôler leurs propres infrastructures ».

Technologie, modèle économique

Cette bataille pour la souveraineté éditoriale passe aussi par l’adaptation des contenus et du modèle économie aux nouvelles technologies. Au Sénégal, par exemple, le quotidien national Le Soleil a lancé une version numérique payante « sécurisée » (Kiosque en ligne), un service d’abonnement et une cellule de vérification des faits.

« Nous avons voulu élever le niveau, renforcer la confiance envers nos journalistes et améliorer l’offre éditoriale », explique le directeur général du média public sénégalais, Lamine Niang. Il poursuit « même si c’est difficile, il faut continuer à investir dans la qualité. Les gens cherchent encore une information crédible ».

Le journaliste et formateur camerounais, Alex Blériot Momha, souligne que « sans appui concret, il sera difficile de parler de souveraineté éditoriale » pour les médias. Dans un contexte de dépendance publicitaire et de pressions politiques persistantes, garantir une information libre et fiable suppose de repenser la gouvernance des rédactions, estime-t-il.

L’autonomie éditoriale ne peut être réelle sans stabilité financière ni cadre juridique protecteur. Selon M. Momha, « l’information coûte cher, et nous continuons trop souvent à dépendre des produits des autres ».

Les intervenants réunis à Dakar ont rappelé que la lutte pour la vérité se joue autant dans la salle de rédaction que dans les textes de loi et les politiques publiques de financement de la presse.

M. Niang de Le Soleil estime que pour s’adapter, les médias africains doivent veiller à la numérisation de leurs archives, l’utilisation des réseaux sociaux et l’amélioration des outils de travail.

Pour y arriver, la formation des journalistes à la cybersécurité et à la gestion de l’information en ligne devient un impératif professionnel. Pour le DG de Le Soleil, la défense de l’intégrité de l’information repose avant tout sur « le travail et la rigueur ».

Au-delà des initiatives nationales, il y a la nécessité d’une coopération continentale. L’Afrique, affirment plusieurs participants, pour maîtriser ses récits, doit garantir sa liberté d’informer avec ses données et ses outils. Pour le journaliste sénégalais Adama Sow, « ce sont souvent d’autres qui racontent notre histoire à notre place ».

De l’avis général des intervenants, la technologie doit rester un outil et non un substitut à la rigueur journalistique. L’usage de l’intelligence artificielle dans la production de contenus ne doit pas éloigner les journalistes du respect des principes liés à la transparence sur les sources et à la vérification. 

HD/fd


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