Opposants au Burkina : front, prison ou exil !

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Au Burkina, on doit applaudir les nouvelles autorités ou se taire. De nombreuses voix discordantes sont arrêtées et envoyées au front. Me Guy Hervé Kam, Anselme Kambou (homme d’affaires), Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo, (Balai citoyen), Atiana Serge Oulon, (dirpub de L’Évènement), entre autres, en ont fait les frais. (Photomontage Ouestaf News).

Oustafnews – Au Burkina Faso, la restriction des espaces de liberté dans un contexte sécuritaire toujours préoccupant se traduit par l’arrestation de plusieurs dizaines de voix critiques contre le régime du capitaine Ibrahim Traoré. Ces « dissidents » sont enrôlés de force dans la lutte anti-terroriste. Mais la contestation semble avoir la peau dure alors que la transition prend fin (en principe) le 1er juillet 2024.

Jeudi 18 avril 2024. On est au sixième étage d’un bâtiment du centre-ville de Ouagadougou, la petite salle d’audience de la cour administrative d’appel grouille de robes noires. Une dizaine d’avocats y plaident la cause de leur confrère, Me Guy Hervé Kam, arrêté le 24 janvier 2024, et dont la détention est jugée « arbitraire » par ses conseils. L’affaire a déjà été jugée en « référé-liberté », une procédure d’urgence, et le tribunal administratif a ordonné le 7 mars 2024 la « libération immédiate » de l’avocat. Depuis, l’Etat ne s’est pas exécuté. Il a plutôt fait appel de la décision.

Pour Me Séraphin Somé, associé de Me Kam, « il s’agit d’un appel abusif » qui vise à « faire durer le supplice d’un homme pour le simple fait qu’il est une voix critique ».

Selon les agents judiciaires de l’Etat, il serait poursuivi dans une affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Mais ses avocats rétorquent qu’aucune institution judiciaire n’a connaissance d’un tel dossier. Comme en première instance, la cour administrative d’appel a, elle aussi prononcé le 23 avril 2024, la libération sans délai de Me Kam.

Malgré ce deuxième verdict favorable, Me Guy Hervé Kam demeure toujours en détention. Ses avocats disent même ne pas avoir accès à lui. 

Coordonnateur du mouvement Servir et non se servir (Sens), Me Guy Hervé Kam, arrêté depuis janvier 2024, a été brièvement libéré dans la soirée du mercredi 29 mai 2024 avant d’être à nouveau enlevé devant son domicile à Ouagadougou par un groupe d’hommes armés. Il est désormais détenu à la prison militaire de Ouagadougou.

Le cas de l’avocat rappelle celui de l’homme d’affaires Anselme Kambou, disparu en septembre 2023 et dont la famille reste, à ce jour, sans nouvelles. Le même tribunal avait enjoint l’Etat, à travers l’Agence nationale de renseignements qui le détiendrait, de le libérer. La décision attend toujours d’être exécutée.

Des voix discordantes envoyées « au front »

Avant son arrestation, Me Guy Hervé Kam était lui-même l’avocat de leaders de la société civile jugés critiques envers le gouvernement. Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo, militants du mouvement Balai citoyen et actifs sur le réseau social Facebook, faisaient l’objet de « réquisitions » pour aller servir « au front », en vertu de la loi sur la « mobilisation générale ». Plusieurs organismes de défense des droits humains ont dénoncé des « réquisitions-sanctions » pour délit d’opinion.

La décision du tribunal administratif ordonnant à l’Etat de renoncer à l’application des réquisitions n’a pas empêché les deux militants du Balai citoyen d’être « enlevés par des individus non identifiés », selon les termes de l’organisation.

Plus de quatre mois après la « réquisition » de Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo du Balai citoyen, leurs proches contactés disent n’avoir aucune nouvelle d’eux. « Nous sommes en contact avec les familles et aucun membre de leurs familles ne nous a signalé qu’il a eu des nouvelles d’eux », confie Souleymane Ouédraogo, qui dit vivre cela avec « beaucoup d’amertume et de dépit ». Son camarade Ollo Mathias Kambou est encore plus amer. « Cette situation est honteuse, humiliante, indigne », peste-t-il, avant de qualifier le pouvoir de « fasciste ». « Je l’assume », martèle-t-il, comme pour être sûr de ne pas être censuré.

Plus pondéré, Souleymane Ouédraogo estime que la « disparition » de ses camarades est un « gâchis ». « Ce sont deux valeureux patriotes qui n’auraient pas hésité à servir leur pays dans des conditions régulières », argumente-t-il.

Le capitaine Ibrahim Traoré avait mis en garde

Même si aucune communication officielle n’a été faite par le gouvernement sur le cas des deux militants du Balai citoyen, les parents et proches sont maintenant convaincus qu’ils ont été enrôlés pour le front.

Dans une vidéo diffusée début juin sur la télévision nationale, Rasmané Zinaba apparaît en tenue militaire, gilet pare-balle par dessus et casque sur la tête, déclarant que « l’espoir est à portée de main ». « Pour la patrie, en citoyens, en patriotes, en hommes de justice, en hommes de vérité, nous allons vaincre », a-t-il appuyé.

Selon toute vraisemblance, Zinaba y a été précédés par d’autres voix discordantes. Boukaré Ouédraogo, premier sur la liste, a été embarqué manu militari le 22 mars 2023 vers une destination inconnue. C’était juste après une audience avec le Chef de l’Etat qui séjournait à Kaya, région du Centre-nord. Son association, L’Appel de Kaya, qui réclame plus de sécurité dans cette zone, avait soutenu, quelques jours plus tôt, des ressortissants d’un village déguerpi par des hommes armés.

Lors d’une conférence de presse, il avait appelé ce dernier à « revenir sur le terrain » pour constater la dégradation de la situation sécuritaire. Pour justifier cette arrestation, le capitaine Ibrahim Traoré indiquera plus tard avoir lui-même ordonné son enrôlement comme volontaire pour la défense de la patrie (VDP) : Boukari Ouédraogo aurait divulgué des informations sur « un point névralgique » de la région, favorisant une attaque terroriste contre le site. « Il en sera ainsi de tous ceux qui ne sont pas capables de défendre la patrie », avait prévenu le chef de la junte.

Les VDP ont été institués en 2020 par l’Etat et constitués de civils, recrutés pour prêter main forte aux forces de sécurité sur le terrain, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Lire aussi : Burkina Faso : les partis politiques dans l’impasse

Plus récemment, le 24 juin 2024, le journaliste Serge Oulon, directeur de publication du journal d’investigation L’Evènement a été « enlevé » chez lui tôt le matin. L’ancien ministre des affaires étrangères Ablassé Ouédraogo et le militant des droits humains Daouda Diallo, eux, ont été « libérés », après plus de deux mois passés loin des leurs. L’un a été embarqué chez lui la veille de Noël 2023 au soir par des personnes se présentant comme policiers, et l’autre le 1er décembre précédent alors qu’il sortait du service des passeports.

Arouna Louré, médecin anesthésiste-réanimateur et ancien député de la première phase de la Transition avait aussi été enrôlé et envoyé à Koumbri dans le nord du pays. L’homme n’en parle que très peu, mais il reste très critique vis-à-vis de la gouvernance du régime des capitaines qu’il qualifiait jusque-là de « putschistes déserteurs bunkerisés ».

Exil ou clandestinité ?

Moussa Diallo, secrétaire général de la Confédération générale du travail du Burkina (CGTB), principale centrale syndicale du pays, vit désormais dans la clandestinité. Et depuis le 25 avril 2024, l’enseignant-chercheur a été renvoyé par le gouvernement pour abandon de poste. Ses camarades fustigent un licenciement abusif, puisque le syndicaliste a fait l’objet d’une « tentative d’enlèvement » chez lui le 29 janvier 2024, sans qu’aucune mesure de sécurité ait été prise pour le protéger.

Pour échapper aux représailles du régime, certaines voix ont dû se taire. D’autres ont préféré l’exil. C’est le cas des journalistes Issaka Lingani et Newton Ahmed Barry. Tous les deux ont reçu des menaces de mort. Le premier, bien qu’ayant été candidat à l’enrôlement volontaire comme supplétif de l’armée, a fait ensuite l’objet d’une réquisition jugée abusive par la justice. L’autre a été plusieurs fois accusé par des soutiens du pouvoir pour son implication présumée dans des tentatives de déstabilisation de la Transition, sans qu’une procédure judiciaire ne soit ouverte contre lui. Désormais, c’est depuis la France que Newton Ahmed Barry continue de critiquer la gouvernance du capitaine Ibrahim Traoré.

« Aux règles de droit, le pouvoir a visiblement décidé d’opposer le rapport de force », analyse le journaliste Oumar Ouédraogo. Selon lui, c’est une situation qui vient davantage « pourrir l’atmosphère sociale, dans un contexte déjà rendu difficile par l’insécurité ». Ces agissements « portent atteinte à l’unité nationale et à la cohésion sociale tant prônées dans les discours par l’autorité politique elle-même », souligne-t-il.

Pour mieux apporter des éclairages sur ces arrestations « arbitraires », d’enrôlements « forcés », Ouestaf News a contacté plusieurs membres des services de communication de la présidence burkinabè. Jusqu’à la mise en ligne de cet article, toutes les tentatives d’Ouestaf News sont restées vaines.

Cette situation n’est pas sans conséquence sur l’image du Burkina Faso à l’extérieur et sur ses relations avec ses voisins.

Le 21 juin 2024, Amnesty International et la Coalition sénégalaise des défenseurs des droits humains (COSEDDH) a organisé un rassemblement à Dakar pour soutenir les personnes victimes des « représailles » du régime du capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso.

Dans un communiqué daté du 24 juin 2024, les autorités burkinabè ont répliqué, disant constater avec « regret » et « incompréhension » cette attitude sur une question relevant de la politique intérieure du Burkina Faso. Elles estiment que cette manifestation est « indissociable de la campagne d’intoxication » entamée par plusieurs médias occidentaux sur l’actualité du pays.

La contestation a la peau dure

Dans une déclaration publiée le 14 mai 2024, Arouna Louré, le médecin anesthésiste, se fait porte-parole d’une nouvelle organisation qui entend donner de la voix pour éviter aux Burkinabè une « confrontation fratricide ». Dans cette déclaration, le « Rassemblement pour le Salut national », exige « l’arrêt de toutes les mesures de répression et de représailles politiques et judiciaires, ainsi que le respect du pluralisme des opinions ». Il appelle aussi à l’organisation d’une conférence nationale souveraine, afin de mettre en place une nouvelle Transition. Il aurait été enlevé à nouveau après cette déclaration.

Courant avril 2024, des Burkinabè de l’intérieur et de la diaspora ont revendiqué un « appel à la résistance contre la remise en cause des droits et libertés fondamentaux et des principes de démocratie ». Une autre déclaration bien moins commentée est celle du « Front pour la défense de la République ». Portée par le journaliste Inoussa Ouédraogo, en exil en Côte d’Ivoire, ce mouvement demande le retour des militaires dans les casernes et le retour à l’ordre constitutionnel.

Cette question est désormais tranchée par les assises nationales du 25 mai 2024, avec l’adoption d’une nouvelle charte. La charte modifiée, signée par le capitaine Ibrahim Traoré, proroge la durée de la transition de cinq ans à compter du 2 juillet 2024 alors que sa date butoir était fixée au 1er juillet 2024.

Dans la foulée, le statut du « président de la Transition » du capitaine Traoré passe à celui de « président du Faso ». La nouvelle charte lui accorde la possibilité se présenter aux « élections présidentielles, législatives et municipales », qui doivent être organisées à l’issue de cette période.

AFT-ON/md/ts

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