Ouestafnews – Le récent voyage du Premier ministre (P.M) sénégalais dans trois pays de la sous-région en jet privé a relancé le débat sur la transparence et la gouvernance des affaires publiques. Pour une partie de l’opinion, ce choix est incompréhensible : en dépit des difficultés que rencontre le pays et l’appel aux citoyens à « serrer la ceinture » pour y faire face », les gouvernants eux ne se privent pas. Un reporter d’Ouestaf News s’est rendu dans une zone périphérique de la capitale pour y rencontrer des citoyens et voir comment ces débats sur la gouvernance y sont vécus.
Le Premier ministre sénégalais a effectué des visites « d’amitié et de travail « entre le 30 mai et le 3 juin 2025 en Côte d’Ivoire, en Guinée puis en Sierra Leone. Ce périple, Ousmane Sonko l’a fait, selon le journal Enquête dans son édition du 4 juin 2025, à bord d’un appareil « prêté » par l’homme d’affaire Latfallah Layousse, patron des Ciments du Sahel, la deuxième cimenterie du pays.
À ce jour, aucune source officielle n’a démenti les informations fournies par le Journal l’enquête qui fournit des détails sur la compagnie ayant affrété l’appareil, son propriétaire et le type d’avion. Suffisant pour soulever des interrogations et des critiques, alors que le pays connait de fortes « contraintes budgétaires », selon les autorités elles-mêmes.
Ouestaf News a tenté de faire confirmer l’information par diverses sources gouvernementales et au bureau du Premier ministre sans succès. Aucune réponse du Bureau d’Information et de Communication du Gouvernement (BIC-Gouv), malgré plusieurs relances.
Dans l’entourage du premier ministre, si certains concèdent à confirmer le voyage à bord du « jet privé » affrété par Sam Airways, sans plus de détails, d’autres ne veulent même pas en parler, estimant le sujet très secondaire par rapport à l’objet du voyage.
Pas de réponse claire non plus du coté de la compagnie privée Sam Airways qui a demandé à notre reporter de s’« adresser » au cabinet du Premier ministre.
De quoi relancer le débat sur deux sujets délicats, la transparence dans la gestion des affaires publiques et les privilèges, parfois indus ou exagérés, que s’octroient les dirigeants du Sénégal, malgré la fragilité de son économie.
Dans ce cas précis, les questions qui agitent l’espace public portent sur les conditions de l’affrètement du jet privé : l’appareil a-t-il été « loué » ? Si oui avec les fonds de l’Etat ou avec les fonds personnels du Premier ministre ? Et si l’appareil a été « prêté », comme l’écrit le journal L’Enquête, le premier ministre ne prête-t-il pas le flanc, avec les risques de trafic d’influence et de collusion avec les milieux d’affaires ?
Faute de réaction officielle, il est difficile d’avoir la position de l’intéressé ou de son gouvernement à ces questions, qui alimentent les débats dans les chaumières et sur les réseaux sociaux.
À Bambilor, dans la lointaine périphérie de Dakar (environ 40 kilomètres du centre), les conditions de vie restent difficiles pour bon nombre de résidents. Une ambiance bon-enfant règne aux abords du marché où les ménagères viennent faire leurs courses pour le repas du jour. En face de la halle principale, Babacar Guèye, la cinquantaine, agent de nettoiement, assis devant un kiosque, accepte de discuter du sujet, alors que d’autres refusent d’en parler avec un journaliste.
L’octroi et l’accès aux privilèges est une « tradition » pour les hommes politiques sénégalais dès qu’ils accèdent à des fonctions élevées au niveau national ou local, estime cet éboueur. Pour lui, il était plus indiqué pour Ousmane Sonko de voyager avec l’avion présidentiel où via d’autres appareils appartenant à l’Etat au lieu d’un jet privé.
Des privilèges en question
Parlant des « privilèges », M. Guèye, en profite pour pointer du doigt les fonds politiques mis à la disposition du chef de l’Etat, comme pour rappeler aux autorités leurs engagements avant leur arrivée au pouvoir.
Alors qu’il était opposant, l’actuel chef du gouvernement et président du parti au pouvoir, avait qualifié ces fonds d’« illicites », fustigeant l’absence de tout contrôle sur l’utilisation de ces deniers communément appelés « caisse noire ».
Si pour M. Guèye, les privilèges des personnalités publiques doivent être diminués, ce n’est pas le cas d’Abou Fall. Ce revendeur de vêtements, installé près de l’arrêt de bus communément appelé « Arrêt Filao », trouve que ce débat relève de « détails qui n’ont pas de sens ».
Installé sur un banc en bois, en face de sa cantine, avec trois autres hommes, le commerçant, pense qu’il est tout à fait « normal » que le Premier ministre puisse voyager à bord d’un jet privé ou d’un avion loué. Cela, malgré la situation de « ruine » du pays et la politique de « rationalisation », annoncée par Sonko lors de son discours de politique générale le 27 décembre 2024. Les responsables étatiques doivent être « suffisamment » à l’aise afin de s’acquitter convenablement de leurs missions, a-t-il répondu à Ouestaf News.
À Noflaye, autre localité de cette zone péri-urbaine, Abdou Khadr Diallo, chauffeur d’un taxi collectif, ne voit pas de « mal » à ce que les autorités puissent bénéficier de certaines « facilités ». Même si la majorité de la population souffre du contexte économique difficile, il dit « rester optimiste » quant à une prochaine amélioration de la situation.
Au Forum civil (la branche locale de Transparency international), Abdoul Malick Bousso, joint au téléphone, indique que l’organisation n’a pas discuté et pris de position « officielle » par rapport à cette polémique.
Mais à titre personnel, M. Bousso a tenu à rappeler une « position de principe » du Forum civil. Les citoyens ont le droit de connaitre « les conditions » de la mise à disposition de l’avion privé au chef du gouvernement. Au-delà du Premier ministre, prône-t-il, il est nécessaire d’instaurer « la transparence » dans les liens que doivent entretenir les agents publics et les hommes d’affaires.
Cette polémique intervient alors que le pays se trouve dans une situation budgétaire tendue. Le nouveau pouvoir, selon les propos même du Premier ministre, a hérité d’un pays « en ruines ».
Un rapport grandement médiatisé, de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques entre 2019 et 2024, fait état d’un déficit budgétaire à 12, 3 % et d’une dette à 99 % du Produit intérieur brut (PIB). Ce rapport, bien que vigoureusement contesté par le parti de l’ancien président Macky Sall, a mis le pays en mal avec ses partenaires financiers extérieurs, notamment le Fonds monétaire international (FMI) qui a suspendu ses décaissements en faveur du Sénégal « en attendant » d’y voir plus clair. Le FMI n’est pas le seul.
A Bambilor, comme dans de nombreuses autres localités de la banlieue dakaroise, avec ou sans programme du FMI, la survie quotidienne dépend souvent de petites activités du secteur informel, dont la vente de nourriture dans la rue, la plupart du temps exercée par des femmes.
À soixante ans, l’âge légal de la retraite pour la majorité des travailleurs sénégalais du secteur formel du pays, Aissatou Sabaly, tente encore de s’en sortir par la vente d’arachides grillées aux alentours de la mairie de Bambilor. Ses préoccupations sont d’ordre économiques, indique-elle, à côté de sa petite table sur laquelle elle expose de petits sachets d’arachide. Elle dit « ignorer » presque tout des débats politiques quotidiens, mais exhorte les autorités actuelles à ne pas oublier les « couches vulnérables ». Son petit commerce « ne marche plus ».
Les mêmes soucis sont partagés par Dieynaba Diao, femme au foyer qui préfère ne pas émettre d’avis sur un débat qu’elle juge « politique », se contentant d’appeler l’Etat à faire quelque chose pour soulager les ménages.
Soulager les ménages, c’est aussi l’argument que soulève le député Guy Marius Sagna, de la majorité, pour interpeller ses collègues députés suites à des « gratifications » dont ils ont bénéficié. Cette sortie a relancé de ce côté aussi la polémique sur les privilèges « indus » contre lesquelles, lui et ses camarades se battaient lorsqu’ils étaient dans l’opposition.
À tout cela est venu se greffer ce qui est devenue une patate chaude pour l’assemblée nationale et la majorité : l’achat annoncé de véhicules pour les 165 députés de l’actuelle législature, installée début décembre 2024. Même ceux qui soutiennent l’idée de doter les parlementaires de véhicules jugent exorbitants le coût unitaire annoncé qui tourne autour de 50 millions de FCFA, selon les médias locaux. D’autres renvoient tout simplement les nouvelles autorités à leurs déclarations d’hier lorsqu’ils fustigeaient l’ex-pouvoir en place sur la « dilapidation » des fonds publics.
Voyage en jet privé, pas nouveau
Les controverses sur les privilèges financiers et matériels ou même juridictionnels de hautes personnalités de la République ne sont pas nouvelles au Sénégal. L’une des plus marquantes est celle qui a concerné Karim Wade, ancien ministre sous le règne de son père Abdoulaye Wade (2000-2012). Wade fils se déplaçait régulièrement via un Falcon 50 appartenant à son ami et homme d’affaires Abas Jaber. La location aurait coûté « 12 milliards de FCFA » aux frais de la présidence de la République, selon des sources judicaires citées par la presse nationale.
Autrefois pourfendeur de ces « dérives » dépensières des régimes qui l’ont devancé, Ousmane Sonko et son parti, semblent aujourd’hui rattrapés par la réalité du pouvoir et de ses privilèges. Dans les rangs de la majorité, même si la clameur y est encore marginale, certains s’en indignent.
L’ancien directeur des moyens généraux de la présidence, Cheikh Oumar Diagne, a dénoncé un esprit de « jouissance » à propos des gratifications qui suscitent la polémique à l’Assemblée nationale.
Dans un extrait d’interview qui circule sur les réseaux sociaux, cet allié du parti au pouvoir, a notamment dénoncé la mise à disposition de fonds politiques au profit du président de l’hémicycle. Pour lui, il s’agit de pratiques « bourgeoises » qui ne riment pas avec les idéaux qui ont motivé le combat des actuels dirigeants lorsqu’ils étaient opposants.
En attendant, une amélioration de de leur quotidien, à Bambilor et environs, certains citoyens veulent toujours garder l’espoir d’une véritable « rupture » avec l’arrivée au pourvoir des autorités actuelles. C’était l’une des promesses phares des anciens opposants, se plaisent-ils à rappeler.
IB/ts
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