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Lutte contre la corruption au Sénégal : loin de Dakar, on observe 

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Ouestafnews – Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, une vague d’arrestations liées à la reddition des comptes agite le paysage politique sénégalais. À l’Est du pays, loin des projecteurs de la capitale, les populations semblent distantes et peu concernées au quotidien par ces affaires. Pour les rares personnes qui le sont, elles les abordent avec prudence, oscillant entre l’espoir de voir la justice s’appliquer et la crainte d’une chasse aux sorcières. Ouestaf News s’est rendu dans les régions orientales du Sénégal pour tâter le pouls sur une question cruciale et sensible.

Halte à la gare routière de Tambacounda. On est à l’Est du Sénégal, à quelque 500 km de Dakar. Il est 10 heures, la chaleur s’installe déjà dans cette région connue pour ses températures élevées. Des passagers descendent tandis que d’autres montent à bord des véhicules. Les lieux sont animés. Chacun vaque à ses affaires. Rien d’extraordinaire.

Pendant que la vie suit ici son cours routinier, dans la capitale sénégalaise, on vit dans l’effervescence des affaires judiciaires. Dans la capitale, les autorités intensifient depuis plusieurs semaines des arrestations dans le cadre d’une vaste opération de « reddition des comptes ».

En décembre 2022, la Cour des Comptes avait, dans son rapport sur la gestion des fonds dénommés « Fonds Force Covid-19 », relevé des fautes de gestion et des infractions pénales présumées portant sur un montant de 6 milliards de FCFA. Ces fonds d’un montant global de 1.000 milliards de FCFA étaient destinés à servir à la riposte contre la pandémie du Covid-19 entre 2020 et 2021. Certaines personnes arrêtées le sont dans le cadre de ce dossier, le reste pour d’autres affaires liées à la gestion des finances publiques.

À Tambacounda comme à Kidira (encore plus à l’est, à 600 km de Dakar), le sujet sur la reddition des comptes ne surgit pas spontanément dans les débats. Il faut poser des questions. Insister un peu.

« J’en ai entendu parler à la radio », finit par lâcher, Ibrahima Ka, chauffeur d’un véhicule de transport reliant Tambacounda à Kidira, rappelant qu’il a entendu « qu’on a arrêté des gens », après quelques questions du reporter d’Ouestaf News.

Des poursuites ou arrestations de membres ou proches d’un régime sortant, ce n’est pas nouveau au Sénégal. À chaque alternance, comme le pays en a connues en 2000 et 2012, les nouvelles autorités promettent de mettre fin à la mauvaise gestion des ressources publiques. La nouvelle alternance, réalisée en mars 2024, ne fait pas exception. A Dakar, depuis des semaines, on ne parle que des arrestations dans le cadre d’enquêtes sur la gestion des deniers publics.

Les faits, tels que présentées par les nouvelles autorités, sont graves et les arrestations massives. Entre septembre 2024 et avril 2025, plus de 250 personnes ont été arrêtées dans des dossiers liés à des « détournements présumés », principalement autour des fonds de riposte contre la pandémie de Covid-19, a annoncé le procureur de la République, El Hadj Alioune Abdoulaye Sylla, lors d’une conférence de presse, tenue le 17 avril 2025. Lors de ce face à face avec la presse, le procureur a dressé l’état des lieux des dossiers en instruction.

À Kidira, ville frontière avec le Mali, ces déclarations et ces chiffres résonnent peu. L’ambiance ici reste calme, les émotions des états-majors des partis restent peu audibles.

A Dakar, l’opération lancée par les nouvelles autorités a permis, selon le Procureur, de récupérer quinze milliards de FCFA, de saisir 92 véhicules, ainsi que plusieurs titres fonciers. Parmi les mis en cause figurent d’anciens ministres, des maires, des Directeurs de l’administration générale et de l’équipement (Dage) et des directeurs généraux.

Plus de 250 arrestations et 15 milliards récupérés

Au marché de la ville Kidira, une vendeuse de tissus, Astou Traoré, réagit avec surprise quand on évoque ces affaires judiciaires en cours. « On ne suit pas vraiment ça. Peut-être que les gens sont plus concernés à Dakar. Mais ici, c’est le prix du tissu qui nous intéresse », assure-t-elle.

Mais tout le monde n’est pas aussi blasé qu’Astou. Certaines personnes interrogées sont bien au fait des poursuites judiciaires en cours et estiment qu’elles sont les bienvenues. À condition qu’elles aillent jusqu’au bout et produisent des résultats concrets.

Selon le média sénégalais Le Témoin, près de 300 hauts responsables et dignitaires du régime de l’ancien président Macky Sall (2012 – 2024) faisaient l’objet, en septembre 2024, d’une « interdiction de sortie du territoire national ». Cette mesure visait principalement des personnalités soupçonnées de mauvaise gestion ou d’enrichissement illicite, explique le média.

Lire aussi : Lutte contre la corruption 2012-2017 au Sénégal: état des lieux

Rencontré à Kidira, un jeune étudiant en droit, Djiby Ba, revenu dans la localité pour y passer ses vacances, répond avec enthousiasme quand on l’interroge sur ces affaires : « il fallait bien qu’on parle un jour de tout cet argent qui disparaît ». Il espère que « ce ne sera pas juste une chasse aux sorcières ». Selon lui, « la vraie justice, c’est quand elle est appliquée à tous ». Un discours souvent entendu dans les rangs de l’ex-parti au pouvoir.

Le 25 septembre 2024, Birahim Seck, coordonnateur du Forum Civil, interpellait directement le président de la République sur la conduite du processus de reddition des comptes. « M. le Président, la trajectoire prise par l’initiative de reddition des comptes n’est pas bonne », écrivait-il sur son compte X. Il insistait sur la nécessité de laisser à la justice le temps de faire son travail, notamment en matière de criminalité économique et financière, avant de prévenir que « la partialité neutralise la reddition des comptes ».

Pour les nouveaux opposants, alors que les partisans de l’ancien régime sont traînés devant les tribunaux, le nouveau pouvoir est resté silencieux sur deux « gros scandales », largement relayés par la presse et les réseaux sociaux, concernant les nouvelles autorités, dont l’un touche directement un ministre de la république. Les adversaires du nouveau régime évoquent également les cas de certains cadres ayant rejoint le nouveau pouvoir, pour étayer la thèse du « règlement de compte ». Des arguments qui laissent froid les juges dans leur volonté de poursuivre les cas de présumées malversations.

Lors d’une conférence, tenue le 17 avril 2025, trois procureurs ont fait ainsi face à la presse pour dresser le bilan de sept mois de travail du Pool judiciaire financier (PJF). Pendant cette rencontre avec les médias, El Hadj Alioune Abdoulaye Sylla, chef du Pool judiciaire financier, a insisté sur la complexité des enquêtes. Son collègue, Ibrahima Ndoye, procureur de Dakar, a promis « la rigueur et le respect des droits ».

Le PJF, installé en septembre 2024, est une structure spécialisée dans la répression des crimes et délits économiques ou financiers, visant à renforcer la lutte contre la corruption, la fraude et autres infractions financières au Sénégal.

Mais, l’Alliance pour la République (APR – ancien régime) et plusieurs hommes politiques issus de ses rangs et visés par des enquêtes, ont dénoncé une « chasse aux sorcières politique ». Le président Faye a rejeté ces accusations, soulignant que les hommes politiques aussi doivent répondre de leur gestion, comme tout autre citoyen.

Des cas emblématiques

En attendant, dans la presse sénégalaise, la liste des personnalités visées par les enquêtes judiciaires ne cesse de s’allonger. Elle inclut d’anciens dignitaires du régime de Macky Sall, des opérateurs économiques influents ainsi que plusieurs administrateurs de fonds publics. Certains sont accusés de détournements de fonds publics, d’autres de blanchiment ou, pour d’autres encore, d’en être les complices.

À Kidira, dans une cour familiale, Cheick Ndao, électricien, souligne « espérer que ça va permettre de changer les choses, pas seulement mettre des gens en prison pour les remplacer par d’autres ». Plus occupés à continuer l’installation de fils électriques qu’à débattre de ces questions, Ndao signale être un partisan du parti au pouvoir, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef).

Le 4 avril 2025, le président Bassirou Diomaye Faye avait tenu à rappeler que, sur ce dossier, « nul n’est au-dessus de la loi ». Arrivé au pouvoir en mars 2024, le président Faye avait axé sa campagne sur la moralisation de la vie publique, la lutte contre la corruption et la reddition des comptes.

Pour Seydi Gassama, directeur exécutif d’Amnesty International Sénégal, la reddition des comptes est indispensable à la stabilité du pays, mais elle doit s’accompagner du respect strict des droits humains. Dans une publication sur son compte X en avril 2025, il a insisté sur la nécessité de concilier justice et garanties procédurales.

Réuni autour d’une table de jeu de cartes installée à l’ombre d’un arbre dans la ville de Kidira, quelques habitants acceptent de débattre de la situation : ici aussi se confrontent les thèses « du règlement de comptes » opposées à celle du besoin de « justice » pour assurer la reddition des comptes. Qui a tort, qui a raison ? Difficile à établir, tant les arguments laissent croire à une défense de positions partisanes plutôt qu’à la sauvegarde de l’intérêt national et des biens publics.

Un des joueurs, plus prudent, estime, quant à lui, « ne pas savoir tout ce qu’il y a dans les dossiers » pour juger. Selon lui, « s’il y a des preuves, qu’on laisse la justice faire son travail ».

Sur l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, le Sénégal avec une note de 45 sur 100 en 2024 (43 sur 100 en 2023), se place au 69ᵉ rang sur 180 pays et reste toujours dans la zone rouge.

Que ce soit à Tambacounda ou à Kidira, dans le Sénégal oriental, l’une des régions les plus démunies du pays, ces classements internationaux et ces affaires judiciaires sur la corruption semblent être des préoccupations si lointaines, qu’elles ne suscitent ni grosses émotions, ni grandes colères.

Dans ces localités isolées, une sorte d’indifférence, mêlée à la méconnaissance des dossiers et des enjeux derrière la « reddition des comptes », caractérisent la plupart des citoyens interrogés. Alors, c’est l’attente. Pour les rares personnes qui semblent un peu mieux informées, on est partagé entre l’espoir de voir une vraie reddition des comptes et la crainte d’une chasse aux sorcières.

HD/fd/ts


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